Editoriaux - Histoire - Musique - Politique - 19 février 2017

Louis-Ferdinand Céline et nous

Il est traditionnellement admis que le XXe siècle a accouché de deux génies littéraires : le premier, Marcel Proust, a laissé à la postérité son À la recherche du temps perdu ; le second, Louis-Ferdinand Céline, fut l’auteur d’une œuvre plus contestée, en tout cas indissociable de sa personnalité.

Tandis que Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour viennent de publier leur enquête « à charge » sur l’écrivain et son antisémitisme, en rangeant le Meudonnais d’adoption dans la catégorie des “agents nazis”, le rapport des Français à Louis-Ferdinand Destouches (de son vrai patronyme) mérite d’être questionné.

Les souvent pompeux écrivains, intellectuels et quelques hommes politiques, lettrés et moins lettrés, se déclarant « céliniens », mais aussi les anonymes avouant une certaine dilection pour l’auteur prennent, pourtant, immédiatement leurs distances avec l’homme. Et celui-ci fut, à bien des égards, abject : l’antisémitisme dégoulinant des pages de Bagatelles pour un massacre, des Beaux Draps ou de L’École des cadavres ne saurait l’exonérer totalement au nom du talent.

Céline, pourtant, dans son style révolutionnaire, est génial : la bourlingue de ce personnage chétif dans un monde qui, probablement, le dépasse, l’humour transpirant de chaque paragraphe, le récit saccadé par une succession de points de suspension, la transformation de la langue parlée en langue écrite, les sonorités transformées en “petite musique”, les néologismes qu’il a forgés le rendent unique dans l’histoire de la littérature française.

Ce talent – n’égalant pourtant pas, à nos yeux, celui d’un Chateaubriand ou d’un Hugo – ne saurait à lui seul justifier l’aura dont le pamphlétaire bénéficie. Même si l’hypothèse semble audacieuse, l’“infréquentabilité” de Céline fait probablement partie des attributs qui le rendent aujourd’hui si populaire.

Loin de nous l’idée de taxer les laudateurs de Céline d’antisémitisme, car ils ne le sont (heureusement) pas – du moins, la plupart d’entre eux – mais il est faux de penser que tous le considèrent « malgré » ses dérives et excès. En réalité, un certain nombre l’admirent probablement aussi, de façon certes inconsciente, « pour » son côté sulfureux : se dire « célinien », c’est forcément jouer de la rébellion, être à la marge, être « littérairement incorrect ».

L’auteur du Voyage au bout de la nuit ou, plus tardivement, de Guignol’s Band, oscille sans cesse entre la mise au ban et la réhabilitation, entre la peine de mort à crédit et la grâce au nom du talent, entre la gêne et l’enthousiasme, et c’est probablement cet élan paradoxal qui intrigue et attire.

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