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Il a l’esprit subtil, lent et un peu baroque. Jean est le héros de Dépossession, un roman signé Édouard de Praron, publié aux Presses de la Délivrance. Habité par un éternel questionnement sur le monde et les valeurs qui l’entourent, ce jeune homme promène un intérêt fatigué ou une fatigue intéressée (on ne sait pas trop) sur l’ensemble des problèmes de la contemporaine en milieu urbain. Et Dieu sait s’il y en a, des problèmes. Notre héros houellebecquien bien élevé les prend les uns après les autres, les tourne, les retourne, les expose aux voisins plus ou moins caractéristiques de l’époque. « Il ne pensait pas que c’était mieux avant, mais il avait découvert ce qu’était la nostalgie, sentiment qu’il n’aurait jamais pensé ressentir aussi jeune. » Jean est donc définitivement nostalgique. Mais sa nostalgie sans origine très nette ni but très précis se précise après les attentats de Toulouse. « Lorsqu’il avait vu la tête de Mohammed Merah s’afficher à l’écran, il avait eu l’impression qu’un voile se déchirait. » Il gamberge, notre héros. Il pense, il lit, il s’assoupit sur YouTube en laissant le logiciel le guider dans la jungle des images en ligne, il observe tout. Toutes les occasions sont bonnes : la journée, où il s’ennuie comme un rat mort entre ses open space et ses réunions mornes au bureau, comme le soir. Heureusement, il y a les voisins : Monsieur Balkrowski, arrivé de Pologne en France et dont les enfants réussissent, la famille Sissoko, d’origine nigériane, Madame Germaine qui répète : « Eh oui, c’est comme ça. » Et puis ses collègues de bureau, ravis d’avoir obtenu le label diversité, au contraire de Jean. « Jean eut envie de taper du poing sur la table mais se contenta de taper les mots label diversité sur Google. Peu à peu, horreur, Jean devient… réac !  » « Jean était pour la méritocratie et refusait d’abaisser le niveau des plus forts pour faciliter l’intégration des plus faibles. Jean croyait que c’était d’abord aux familles de se prendre en main. » Jean constate qu’on ne peut pas parler d’immigration. Après la diversité, son entreprise s’attaque à la promotion de la parité.

Peu à peu, Jean déconstruit les raisons de l’immigration, le glissement du vocabulaire qui oublie nos racines (« Joyeuses fêtes »), qui applique à la lettre la parité (« Chacun, chacune ») ou se scandalise de la présence d’une… crèche au pied du sapin. Il est bizarre, ce héros. Il répète et médite les mots du chanteur Jean-Jacques Goldman : « Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens si j’avais été allemand ? »

Peut-être parce qu’il a conservé un grand-père et des attaches dans l’Anjou rural profond, Praron regarde avec un œil vrai les soubresauts de l’époque, ses déviances, ses renoncements, ses faux-semblants, ses destructions et le cortège des misères qui l’accompagne. L’incendie de Notre-Dame le plonge dans un abîme de réflexion. Les attentats du Bataclan vont resserrer le débat d’idées. Les dégâts de l’ aussi, il y répond non sans subtilité. « Dans les années 80, Jean aurait certainement été l’adversaire des laïcards. Aujourd’hui, il se reconnaissait dans le discours de certains d’entre eux sur l’islam […]. Avec Karim, qui se posait en victime de l’islamophobie, la distance était plus grande. Mais leurs points de vue pouvaient converger si les sujets de ou de politique familiale prenaient le dessus du débat public. […] Face aux délires des théoriciens du genre, ils pouvaient s’accorder. »

Dépossession, d’Édouard de Praron, a tous les ingrédients d’un roman d’initiation moderne, à rebours des idées convenues et de la moraline à la mode. C’est réjouissant. Il manque encore à l’auteur la science d’une intrigue captivante et l’épaisseur de vrais personnages pour donner à ce premier pas prometteur la chair, la vie et la colonne vertébrale d’un grand livre.

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24 juin 2022

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2 commentaires

    1. Lorsqu’un parti islamiste sera représenté à lÉlysée, ce livre sera à l’ordre du jour, la dépossession de ce que nous avons toujours connu, ce sera pour bientôt.

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