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Il en est de livres dont l’objet poursuivi idéologiquement par certains éditeurs manque cruellement la cible que ces derniers voudraient pourtant atteindre directement au cœur. Le sociologue Jules Monnerot avait forgé le concept d’« hétérotélie » pour décrire précisément ce que Max Weber dénommait aussi « le paradoxe des conséquences », cette déviation ironique du but visé, en quelque sorte.

Il en est ainsi d’une conférence intitulée « Une économie saine dans un État fort », prononcée le 23 novembre 1932 à Düsseldorf devant une puissante association patronale allemande par le juriste Carl Schmitt (1888-1985). Opportunément sortie de l’oubli par les Éditions de La Découverte, ce texte inédit en France est précédé d’une longue introduction de Grégoire Chamayou, docteur en philosophie, et complétée par l’objection de Hermann Heller (1891-1933), autre juriste allemand, engagé à et contemporain autant que contempteur de Schmitt.

Soyons clair ! Le propos introductif de Chamayou n’a d’autre objectif que de mettre en valeur le texte de Heller, à travers une critique du prétendu libéralisme de Carl Schmitt, tout au moins sur le plan économique. L’entreprise de discrédit va plus loin, lorsque Chamayou, soulignant l’antagonisme entre les deux hommes, l’un catholique, l’autre juif, va jusqu’à suggérer un pré-nazisme latent chez Schmitt, sous couvert d’un rabique, lequel n’aurait été que le reflet d’« un motif classique de l’antijudaisme chrétien [qui] se radicalisa dans sa tête, lectures de Léon Bloy aidant ». En note de bas de page, Chamayou croit même utile de préciser que le juriste allemand, « à l’hiver 1932-1933 […] lit les mémoires de l’antisémite française Léon Bloy Le Mendiant ingras (sic) ».

Disons-le tout net : face à la confondante légèreté d’un tel propos, conjuguée à une crasse ignorance elle-même doublée d’une sophistique intention de nuire, conseillera-t-on au lecteur de s’exempter sans scrupules des pesants prolégomènes d’un chercheur aussi partial que peu sérieux dont Wikipédia nous informe qu’il est, tout de même, « chargé de recherche au CNRS » et « ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud » – « le niveau monte ! », n’a-t-on, naguère, cessé de répéter… La lecture directe du texte de Schmitt est d’autant plus recommandée que le glosateur, s’en tenant aux habituels poncifs concernant Schmitt, n’a apparemment rien saisi tant du texte commenté que des idées spécifiquement schmittiennes qui l’irriguent, érigeant abusivement le juriste rhénan en doctrinaire de l’ordolibéralisme, ce, au prix de lourds contresens, volontaires ou non.

Soumettant à un examen critique le fonctionnement, dans « le présent immédiat », de l’ d’alors, Carl Schmitt expose devant son auditoire la nécessité de réduire quantitativement un État porté à absorber mille et un domaines qui ne ressortissent pas à sa compétence proprement régalienne, tout en l’augmentant qualitativement, le contraignant politiquement à dépolitiser, c’est-à-dire à désétatiser des sphères rigoureusement non étatiques (« la dépolitisation est un acte intensément  », écrit-il). Ainsi Schmitt plaide-t-il pour une triple « distinction » des sphères étatiques, d’auto-administration économiques « publiques mais non étatiques » (du type chambres de commerces ou associations) et de libertés individuelles. Si le juriste demeure attaché à un « État total » fort (dont le président du Reich serait la clé de voûte), ce n’est nullement dans une improbable optique (néo)-« libérale autoritaire » (au sens de Hermann Heller qui parlait aussi de « national-libéralisme), mais bien pour sanctuariser l’autonomie du politique. Or, chez son exégète, une telle thèse – qui oblitère, il est vrai, mais à raison, la multipartite, les partis et groupes d’intérêts détenant totalement « la mainmise sur le monopole de la politique », affaiblissant, de ce fait, l’État – aurait conduit directement au nazisme. On serait pourtant bien en peine de lire, dans le texte de cette conférence, une quelconque ligne exhortant à une libération, fût-elle autoritaire, de l’économie au prétexte d’un libéralisme incompatible avec la démocratie pluraliste et parlementaire, Schmitt ne se faisant un défenseur ni de l’un ni de l’autre.

On aura compris que ce petit texte peut encore nourrir une fructueuse réflexion sur le fétichisme politique de la démocratie comme sur le double sens du libéralisme à propos duquel les critiques de gauche restent souvent inconséquentes par leur « croyance au caractère conservateur de l’ordre économique et libéral » (Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith. Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, 2002), tandis qu’ils adhèrent sans réserve à son versant culturel et sociétal.

7 février 2021

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