Dans cet entretien, l’essayiste Max-Erwann Gastineau explique que l’écologie peut être de droite. Démontrant les contradictions de l’écologie punitive et prenant l’exemple de l’éolienne, il dénonce la déconnection du réel des écologistes jusqu’au-boutistes ne se souciant pas des conséquences de leurs actes…

 

 

 

Vous êtes essayiste, chroniqueur et vous contribuez notamment pour Marianne et pour Le Figaro. On vous a vu, aussi, dans la revue Front populaire. La campagne présidentielle se précisant, on a vu les écologistes en train de désigner le ou la candidate qui les représentera à l’élection présidentielle. On a notamment vu émerger le phénomène, Sandrine Rousseau. C’est un pur concentré de « wokisme », d’écologie punitive, l’écologie dans tout ce qu’elle a de plus gauchiste.

Quel regard portez-vous sur la candidate Sandrine Rousseau ?

 

Je crois que vous avez déjà donné des éléments de réponse. Ce que je trouve intéressant, chez Sandrine Rousseau, et plus globalement chez les écologistes d’Europe Écologie Les Verts, c’est qu’ils ont un point de vue cohérent, une vision philosophique du monde que nous aimons par moment railler, mais qui est un construit assez intéressant à décortiquer.

Si les écologistes d’Europe Écologie Les Verts sont aujourd’hui dominants à gauche, c’est parce qu’ils arrivent à cocher toutes les cases qui façonnent la gauche contemporaine. Je vais essayer de définir ces trois cases assez rapidement.

La première case définit la gauche contemporaine ; c’est, au fond, le constructivisme. L’idée selon laquelle la société ne serait que rapport de force entre groupes sociaux et ne serait qu’un construit, l’Histoire et les pesanteurs culturelles ne jouant pas. Il s’agirait simplement de déconstruire les rapports de force présents et de faire en sorte que les minorités remplacent les dominants, pour qu’une nouvelle société soit construite. Ce constructivisme détermine depuis longtemps la gauche. Il est même le successeur de ce que Leszek Kołakowski, un grand penseur polonais, appelait l’esprit révolutionnaire qui ne s’affirme en politique que sous le paradigme de la rupture entre le passé et le présent et un avenir forcément radieux qu’il s’agit simplement de construire.

Le constructivisme est donc cette première famille de pensée que l’on retrouve chez les écologistes et qui détermine cette seconde tendance qui est le « wokisme ». Le « wokisme » vient du mot woke et désigne les personnes éveillées aux injustices envers les minorités qui seraient donc opprimées par une majorité, un homme blanc que Sandrine Rousseau désigne en creux dans ses discours. Elle dit qu’au fond, l’humanité a été la victime de trois prédations majeures. Prédation à l’encontre du corps des Noirs à travers l’esclavage qui a préfiguré le capitalisme. Prédation à l’encontre du corps des femmes qui désignerait ce machisme hétéro-normé qui, depuis des siècles, opprimerait les femmes.

Et une troisième prédation à l’encontre de la nature. Ainsi coche-t-elle les cases de l’écologie, la case féministe et la case néo-antiraciste.

Il y a une troisième famille de pensée que je perçois dans les discours de Sandrine Rousseau et des écologistes, et notamment de ceux qui ont emporté les dernières municipalités dans les grandes villes, qui est une sorte de libéralisme culturel. Les bases doctrinales du libéralisme sont nées suite aux guerres de religion qui ont ensanglanté l’Europe au XVIe siècle. Les bases théoriques de ce libéralisme consistent à construire une société au sein de laquelle le politique ne chercherait pas à défendre un point culturel, moral ou religieux supérieur. L’État doit se dégager du terrain culturel et s’assurer simplement de la coexistence pacifique des différences entre les individus.

Le problème de cette théorie, c’est que dans les faits, si l’État peut être neutre d’un point de vue philosophique, moral ou culturel, la société ne l’est pas. Une société, un peuple, c’est une histoire et des traditions. Il s’agit, dans un certain discours libéral, de neutraliser culturellement la société et de faire en sorte que la société ne se détermine plus d’un point de vue culturel mais soit simplement une entité juridique sur laquelle des individus sont titulaires de droits.

Dans le discours sur l’immigration, on voit bien que l’écologie politique s’inscrit dans ce paradigme culturel. Elle ne veut pas voir les individus comme étant les héritiers d’une histoire et d’une culture. Elle ne veut voir que des individus et des droits consacrés par un État droit.

 

 

L’été dernier, vous aviez publié, dans Le Figaro, une tribune « Et si l’écologie était de droite ? »

Y aurait-il une autre écologie qui ne soit pas justement teintée de constructivisme, de « wokisme » ou autre ?

 

J’avais, en effet, publié une tribune pour essayer de réfléchir à quoi pourrait ressembler une écologie de droite ou qui ne soit pas, en tout cas, préemptée par la gauche.

Intéressons-nous factuellement à l’écologie. Politiquement, elle ne naît, en France, que dans les années 70. Georges Pompidou crée le premier ministère de l’Environnement. Certes, dans la société, la thématique écologiste environnementale commence à émerger, mais on ne peut pas dire que, pour des raisons électorales, Pompidou avait intérêt à se saisir de l’enjeu environnemental. Il y a eu une prise de conscience qui est le produit d’un ancrage culturel. Pompidou est un fin lettré, un connaisseur de l’Histoire de France. Il a étudié le grec et le latin. Cet homme avait un regard sur l’homme et sur l’évolution du monde. Il voyait bien que la modernisation de l’économie et de la France, dans les années 60, avait opéré un certain nombre de transformations qui risquaient de bouleverser nos modes de vie et un certain nombre d’équilibres, notamment dans une France encore très rurale. Il crée donc, dans les années 70, ce ministère de l’Environnement, une sorte de contrepoids à travers une lettre adressée aux arbres sur le bord de la route. Je recommande, d’ailleurs, de lire cette très belle lettre. Il dit qu’il nous faut développer le pays, construire des routes, mais il faut faire attention que ces routes ne défigurent pas notre beau pays et que nous devons continuer d’observer les paysages comme les marcheurs, jadis, observaient nos paysages.

Ce premier acte naît à droite avec un regard sur les paysages et la nature et sur cet équilibre qu’il convient de trouver entre cette beauté du monde dont nous avons hérité et l’impératif de développement économique.

Valéry Giscard d’Estaing poursuit l’œuvre de son prédécesseur et va avoir un bilan écologique tout à fait important. Plusieurs lois vont être votées. Pompidou avait fait une loi qui permettait de défendre nos forêts en 1973. Valéry Giscard d’Estaing va adopter plusieurs lois sur le statut, notamment, des animaux. Nous ne sommes pas encore sur la cause animale d’aujourd’hui, mais il y a déjà un souci pour le bien-être animal qui émerge. Et plus fondamentalement, une loi qui m’a beaucoup intéressée, la loi qui sur le littoral vise à fixer des limites au développement économique. Un journaliste lui demande : « Vous mettez en place une politique écologique ; or, l’écologie est à gauche. » Valéry Giscard d’Estaing a une phrase absolument fondamentale, à partir de laquelle nous pourrions décider toute une doctrine conservatrice sur l’écologie. Il dit : « L’écologie, c’est d’avoir peur pour ce qui existe, et c’est cela, être de droite. » Ce n’est pas avoir peur du monde et, donc, se replier dans sa grotte parce qu’il faudrait se protéger des évolutions. Cela veut dire que des choses existent. Des choses nous ont été transmises et ces choses sont vulnérables. Elles peuvent disparaître. Elles peuvent être des paysages, une culture, un art de vivre ou une langue. Au fond, ce qui est précieux est périssable. Par conséquent, nous devons en prendre soin.

Dans les années 70, vous avez ce grand livre de Hans Jonas, Le Principe responsabilité, qui appelle à sortir du paradigme du progrès, de l’idée que, pour avancer, il faudrait transformer l’existant et qui invite les hommes à fixer un certain nombre de limites. Il faut des entraves librement consenties pour protéger la beauté du monde et ce que nous avons reçu en héritage.

Je crois que le conservatisme se définit en écho à cette sensibilité que nous avons reçue de nos aïeux, que nous n’avons pas construite et que nous ne faisons que recevoir. Nous en avons une certaine responsabilité pour, ensuite, le transmettre à nos descendants.

 

 

Que la transmission soit de la nature ou intellectuelle, elle est de droite.

 

Je crois qu’à partir de cette idée de la transmission, de l’attachement que nous avons reçu en héritage, nous pouvons fonder une doctrine conservatrice qui englobe l’écologie. L’écologie est, quelque part, de droite, puisqu’elle est avant tout un regard critique d’un certain modernisme qui voit la nature comme une sorte de stock inépuisable de ressources que nous pourrions reprogrammer à l’infini, y compris l’homme, à travers notamment tous ces procédés techniques qui, demain, vont amener l’utérus artificiel et qui feront que nous n’aurons plus besoin de nous associer pour perpétuer l’humanité. Nous pourrons simplement déléguer cette tâche à des machines. Nous devons veiller à notre humanité. Cette humanité ne saurait faire fi de certains équilibres naturels qui nous donnent un certain nombre de ressources pour nous alimenter ou nous vêtir et, également, un certain art de vivre. C’est à travers cet art de vivre et à travers un certain nombre de référents culturels que nous construisons une société, que nous vivons dans une société politique et que nous pouvons débattre de ce qu’il conviendrait de faire pour améliorer l’existant et préparer notre société à construire son avenir.

 

 

Au nom de ces limites-là, nous avons fermé des centrales nucléaires, nous avons rouvert des centrales à charbon pour un coût écologique désastreux. Nous sommes en train de polluer tout le littoral et la campagne française d’éoliennes et l’efficacité est au bilan écologique plus que douteux. Les écologistes demandent à remplacer les voitures diesel par des voitures électriques.

Ce qui nous arrive aujourd’hui, est-ce des limites mal comprises, de l’idéologie pure ou un déni de la réalité ?

 

Au nom du fait qu’il faudrait, en effet, changer de modèle, puisque notre modèle économique est assis sur des énergies fossiles qui ont un coût pour la planète, nous parions sur l’éolien et le solaire, technologies qui seraient parées de toutes les vertus. En diminuant la part du nucléaire pour faire monter, en substitut, les énergies éoliennes et solaires, nous utilisons une énergie pilotable par des énergies intermittentes qui dépendent de la météo. Si vous n’avez pas de vent, les éoliennes ne fonctionnent pas et, par conséquent, ne fournissent pas l’énergie nécessaire. En hiver, de fait, le solaire et l’éolien, en fonction du vent, ne produisent pas suffisamment d’énergie et génèrent des risques de coupures et même au-delà. Pour éviter ces coupures, la France a dû importer de l’électricité produite en Allemagne à partir de charbon. Vous avez un coût financier important pour développer des éoliennes et des panneaux solaires. Vous avez un coût industriel, puisqu’il faut importer des matériaux qui ne sont pas construits en France et, en plus, génèrent des pollutions à l’étranger, puisqu’il faut extraire des terres rares pour produire notamment les panneaux solaires . Et vous avez un coût en termes d’indépendance énergétique.

L’éolien est l’expression de ce que l’on disait en début d’intervention. Une certaine déconnexion volontaire des écologistes à l’endroit du réel. Ils défendent des convictions avec une cohérence idéologique. Le souci des conséquences de leur idéologie les intéresse assez peu. Si on est vraiment écologiste, la sagesse nous impose, aujourd’hui, de défendre le nucléaire, d’autant plus que l’avenir du nucléaire pourrait se passer de déchets, si on en croit les dernières évolutions technologiques qui viennent de Chine, mais sur lesquelles la France avait un certain degré d’avance avant qu’elle ne fasse demi-tour, notamment sous le quinquennat d’Emmanuel Macron. Nous allons en revenir et retrouver la voix de la sagesse.

Cependant, il est absolument essentiel, aujourd’hui, de tourner le dos à ces dernières années qui ont fait croire aux Français qu’on allait pouvoir sans arrêt diminuer le nucléaire pour le remplacer par l’éolien. Nous pouvons continuer dans cette voie, mais il faudra expliquer à nos industriels et aux ménages que l’hiver risque d’être un peu plus froid que d’habitude.

 

6 septembre 2021

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