Editoriaux - Fiction - 18 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (28)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Élie ne répondit rien et s’emmura dans le silence. Les secondes mortelles s’égrenaient. Six cibles et douze sicaires qui s’apprêtaient à tirer. Il savait exactement ce qui se tramait dans leurs cerveaux à quelques instants de commettre l’irréparable. Cette peur qui s’installait comme une boule dans leurs tripes, le tremblement incontrôlable, la sueur froide, le regard de chien traqué qu’ils s’acharnaient à cacher. Et puis cette explosion chimique d’excitation qui venait parcourir chaque recoin du cerveau. Il avait la sensation de voir la scène dans leurs yeux. Avec eux, il marchait vers la cible, ses doigts crispés sur le pistolet, le canon pressé contre la poche ou camouflé sous un journal. Il sentit cette sueur froide lui couler dans le dos. S’abandonnant contre l’étagère, il ferma les yeux, ses mains crispées sur le dos du fauteuil. Il sentait leur moiteur humidifier le tissu élimé. Ses lèvres tremblaient légèrement. Jean, comme pénétré par la gravité de l’instant, s’était redressé tel un chien aux aguets. Et puis huit heures sonnèrent. À cet instant, une série de coups de feu se firent entendre. Simultanément, à six endroits distincts. Élie expira avec difficulté. Balayant la sueur qui lui couvrait le front, il se mit à guetter à travers le soupirail.

– C’est fait, murmura Jean.

Sortant son bipper, Élie composa le code.

Ahmed rodait dans le quartier de l’école. Depuis quelques jours, il avait repéré des va-et-vient suspects dans la zone. Toujours très tôt le matin ou tard le soir. Son incorporation dans les services de renseignement l’amenait plus que jamais à déambuler dans la ville à la recherche d’espions rebelles. Il avait passé la nuit à tourner : l’espoir de surprendre l’un de ces chiens lui tenaillait l’esprit. Ahmed avait hâte de faire ses preuves pour monter en grade. Ses qualités d’observateur et sa discrétion commençaient à être reconnues par ses pairs. Au début, il en avait voulu à Tarek de l’avoir détaché de son unité. Mais progressivement, il s’était fait à cette nouvelle vie. Il découvrait le plaisir que procurait la traque. Il expérimentait l’excitation du chasseur à l’affût. Un travail long et exigeant qui mobilisait toute sa patience et sa détermination. Ces qualités qui l’avaient fait admettre dans le cercle élitiste des moudjahidines étaient forts utiles dans ce domaine.

Il avait bien failli en coincer un tout à l’heure, un petit homme à lunettes. D’instinct, Ahmed avait su que quelque chose n’allait pas. Tout dans la dégaine de ce quidam inspirait méfiance. Une attitude trop décontractée avec ce soupçon d’apprêtement qui dégageait une note discordante. Après l’avoir discrètement photographié et envoyé le cliché au Bureau central, il avait bien tenté de le suivre. Mais l’homme avait soudainement disparu de son champ de vision au détour d’une ruelle. Un prodige manifeste. Toutes les portes étaient condamnées. Il avisa les soupiraux et colla son oreille à chaque ouverture. À l’entrée d’une, il entendit des chuchotements. Deux voix d’hommes, manifestement l’un d’entre eux était un vieillard, vu le son éraillé de sa voix. Il ne distinguait pas tout, mais des mots comme « réussite », « assassinat » se détachaient nettement. Un sourire victorieux tordit son visage maigre. Il fallait agir vite.

Courant pour sortir de la ruelle en tâchant de garder un œil sur le soupirail, il pria pour qu’il fût la seule issue de sortie. Sortant son talkie-walkie, il se brancha sur le canal de Tarek.

Ce dernier était figé devant l’entrée du bâtiment abritant l’état-major. Hébété, il ne pensait plus à rien. Son cœur s’était serré lorsqu’il vit un attroupement de soldats en arrivant. C’était certainement un officier, au vu des victimes de ce matin, ces salauds ne se seraient pas contentés de menu fretin. Mécaniquement, avec l’impression démoralisante de déjà-vu, il écarta le cercle. Allongé sur le dos, la main crispée sur la crosse du pistolet qu’il n’avait pu sortir à temps, les lèvres serrées, Abou Fatah le regardait sans le voir, le corps criblé de balles. Jamal s’approcha de lui, la peine se lisait sur son visage d’ordinaire dur et impassible :

– Je suis arrivé trop tard. Ils avaient déjà déserté les lieux.

Tarek sentit la lassitude l’envahir. Il aurait tué pour une heure de tranquillité. Mais il ne pouvait se le permettre. Maintenant que Fatah était mort, une vingtaine de cadres et d’officiers se tournaient vers lui, attendant un ordre et des directives.

– Il faut verrouiller les accès à la ville, triplez la garde aux check-points. Assurez-vous qu’aucun dhimmi n’entre ou ne sorte d’ici. Arrêtez préventivement tous ceux qui habitent encore à proximité des lieux des attaques. Il posa la main sur l’épaule de Jamal. Aucun excès ni vengeance sommaire ne sera toléré, il est capital de ne pas créer de mouvement de panique. Il nous faut des noms, des adresses et des suspects à interroger. Va !

Il avait fait l’effort d’affermir au maximum sa voix. « Ne flanche pas », se disait-il. Il eut un dernier regard vers le corps de son commandant. Avisant le drapeau du Califat noir et or sur le fronton, il le fit décrocher et en recouvrit le cadavre. Alors qu’il terminait une prière rapide, un appel résonna depuis sa poche :

– Tarek, ici Ahmed, je crois que j’en tiens un !

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