Le livre de l’été : La Guerre au français, de Marie-Hélène Verdier (5)

La méthode syllabique qui a fait ses preuves

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Comme chaque année, à l’occasion de l’été, Boulevard Voltaire vous offre des extraits de livres. Cette semaine, La Guerre au français, de Marie-Hélène Verdier.

Sur un petit livre ambré de François Cheng intitulé Le Dialogue, et sous-titré “Une passion pour la langue française”, sont dessinés deux caractères calligraphiés signifiant respectivement le chinois et le français, mais combinés en une même figure. Ce lettrage métissé a été rendu possible parce que, par un hasard heureux, les deux caractères ont la même clé, à savoir celle de l’eau. Ainsi le caractère chinois renvoie-t-il à une rivière et le caractère français à la loi. Ce petit livre est le plus bel hommage que l’on puisse rendre, à notre époque, à la langue française et au dialogue fécond et vital entre deux langues et deux civilisations.

François Cheng fut longtemps mon voisin sur la montagne Sainte-Geneviève. Je me rappelle avec bonheur nos conversations sur la place Levinas, près de la fontaine Wallace ornée de ses trois Grâces vertes. Un jour, il me donna ce petit livre marbré qui tient dans la poche.[…]

C’est là qu’il livre une page personnelle, d’une importance capitale pour notre propos, que je veux rapporter ici. Il évoque l’apprentissage de la lecture en français de sa petite fille Clara. “Chaque fois que je la voyais”, rapporte-t-il, “je m’appliquais à lui répéter : “Tu vois , B+A = BA, C+A = CA, L+A = La, R+A = RA et on peut prononcer ton nom : CLARA…”” À cela s’ajoutait, dit-il, la lecture des enseignes quand ils étaient en voiture, qu’il lui faisait déchiffrer et épeler : bou-lan-ge-rie et cor-don-ne-rie. Un jour, dit-il, elle comprit. “Une intense excitation s’empara d’elle car, devant elle, s’ouvrait soudain, béant, l’univers des signes, avec sa généreuse promesse, d’une richesse sans fond.” Arrivée à la maison, dit François Cheng, l’enfant se précipita sur les livres de contes que sa mère lui lisait et qu’elle connaissait par cœur et elle lut ! À sa sœur, ébahie, elle lisait “péniblement et allègrement” car elle connaissait le conte par cœur. Pour François Cheng, “cette fulgurante révélation fut une des émotions les plus mémorables de sa vie”.

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Et quelle leçon nous donne François Cheng (dont le prénom dit assez le choix qu’il fit de la France) ! Il lui fallait faire comprendre à une enfant de cinq ans dont la mère a une ascendance chinoise un système phonétique fondé sur l’alphabet ! Et nous peinons, nous Français, à apprendre notre langue maternelle ! Revenons à la méthode syllabique qui a fait ses preuves ! Ce que raconte François Cheng, c’est non seulement l’apprentissage mais l’appropriation d’une langue. Le dialogue signifie pour lui, on s’en doute, le contraire de l’échange rapide ou utilitaire. Et là est un problème réel à notre époque : tout le monde baragouine et parle, écrit aussi mal qu’il parle.

Or, connaître une langue est l’affaire d’une vie. Sans parler de spécialisation, il n’y a plus, à notre époque, le souci de bien dire ni d’écrire correctement. Surtout, la littérature française a cessé d’être un trésor qui peut se dilapider ou s’enrichir. Quel écolier français connaît vraiment la littérature française, apprend ce qu’est un style ? Notre époque, hostile à la gratuité, détruit aussi l’idée de singularité. Or, il faut du temps pour découvrir ce qui est beau.

Le mot « clarté » pour désigner la langue française, dit François Cheng, est trop vague. Il préfère dire les « exigences » que contient notre langue : à l’intérieur d’une phrase et entre les phrases. Exigence d’idée, exigence syntaxique d’une structure charpentée et ramassée, dans le vocabulaire, exigence de précision et de justesse dans les nuances. François Cheng aurait pu parler de la langue française en linguiste, lui qui fut l’élève de Demiéville et dont les travaux ont été salués par les linguistes. Or, des mots français, il parle comme “d’êtres de chair et de sang”. C’est ainsi que nous devrions tous en parler. Il faut remettre notre langue au cœur de notre cœur et de celui de l’école. Il en va de notre honneur et de notre bonheur…

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