Editoriaux - 24 août 2018

Trappes : existerait-il un terrorisme psychiatrique ?

Le problème de la responsabilité pénale du “fou” (de l’aliéné, diront les spécialistes) a alimenté, durant des décennies, de vastes débats chez les criminologues. La question centrale tournait alors autour de deux préoccupations fondamentales : le criminel était-il un aliéné qui s’ignorait ? Ou bien l’aliéné était-il un criminel en puissance ? L’assassinat perpétré à Trappes par Kamel Salhi, il y a deux jours, semble bien nous renvoyer aux siècles passés. À une époque où l’état des sciences humaines, notamment criminologiques, laissaient la place à de nombreuses interprétations possibles.

Ainsi, le djihadiste de Trappes, déjà condamné par la Justice et fiché S, aurait assassiné sa mère et sa sœur, et blessé gravement une passante à coups de couteau, à cause d’une pathologie psychiatrique ! Il est vrai que cette version des faits aurait bien des avantages. D’abord, elle éviterait de stigmatiser l’habitant d’une ville de France dont les liens avec toutes les formes de radicalisation sont, aujourd’hui, établis. Rappelons-nous, ainsi, les propos d’Alain Marsaud en 2016, lequel déclarait au sujet de Trappes : “Aujourd’hui, à Trappes, la République a totalement disparu. Vous avez une ville qui est gouvernée par des islamistes, des djihadistes, des Frères musulmans, des salafistes.” Et le député d’alors de conclure : “C’est terrible.” Et les faits venaient accréditer ses déclarations puisque la ville aux cinq mosquées a vu partir pour le djihad pas moins d’une cinquantaine d’individus, dont une dizaine ont été tués sur les zones de combat d’Irak et de Syrie.

Le second avantage, et non des moindres, serait de relativiser la nature même de l’attentat terroriste. Les victimes de ces barbares n’auraient ainsi plus qu’à se dire qu’elles sont victimes d’un fou et non d’un individu commandé, directement ou indirectement, par une organisation terroriste qui a juré la perte de notre société.

Enfin, cela permettrait aux pouvoirs publics de “refiler” le problème aux médecins, à charge pour eux de trouver les solutions les plus efficaces.

Malheureusement pour ceux qui tentent, aujourd’hui, de fuir leurs responsabilités, les choses ne sont pas aussi simples.

En premier lieu parce que l’acte de Trappes est désormais parfaitement connu. Il rentre dans un processus maintes fois mis en œuvre, qui intervient au moment même où le chef de l’État islamique, le calife Abou Bakr al-Baghdadi vient de relancer ses troupes pour le djihad, leur recommandant de frapper partout, avec tous les moyens disponibles.

En second lieu parce que l’intéressé lui-même n’est pas un innocent. Un pauvre malade qui aurait subitement décidé de décimer sa famille. Connu depuis plusieurs années des services de police et de renseignement. Fiché S et au FSPRT (Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste), Kamel Salhi avait été condamné, il y deux ans, pour “apologie du terrorisme”. À ce moment, la Justice ne l’avait pas trouvé particulièrement dément.

L’assassinat de sa mère et de sa sœur peut, cependant, trouver une autre explication. Les deux femmes n’auraient-elles pas eu le tort d’essayer de ramener le terroriste dans le droit chemin ? N’auraient-elles pas, dès lors, été perçues par l’assassin comme des obstacles sur sa route, susceptibles de devenir dangereuses pour les projets du djihadiste ? Sans doute ne le saurons-nous jamais, les seuls acteurs à même de répondre à ces questions étant morts. Il n’en demeure pas moins que, fou ou pas, deux innocentes sont mortes alors qu’un assassin potentiel était toujours en liberté.

À lire aussi

Le suicide dans la police doit recevoir une réponse globale et collective

Depuis le 1er janvier de cette année, pas moins de 28 policiers, hommes et femmes, se sont…