Serions-nous donc, chaque jour, condamnés aux mauvaises nouvelles ? Pas fatalement. La preuve par ce revirement saoudien consistant à enfin cesser de promouvoir le salafisme sur l’ensemble de la planète. Ainsi, Riyad abandonnerait toute forme d’autorité sur les mosquées dont elle a la charge, religieuse comme financière. Première victime de ce désengagement ? Celle de Genève, installée en 1978 à grands coups de pétrodollars.

Pour Mohammed ben Abdulkarim Al-Issa, ancien ministre de la Justice saoudien et secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, dont les instances dirigeantes n’ont rien à refuser à l’État saoudien : « Nous allons arrêter de la financer. Sinon, cela voudrait dire que nous continuons de l’influencer. […] Nous allons prendre les mêmes dispositions dans entier. Partout, il y aura un conseil d’administration local, mis en place en coordination avec les autorités nationales. Notamment pour des raisons de sécurité. Il faut veiller à ce que les mosquées soient placées entre des mains sûres, évidemment. Ensuite, nous n’interviendrons plus. »

Les raisons de cette sorte de révolution copernicienne étaient déjà exposées sur ce site, le 4 octobre 2018, menaçant, en ces termes, la fragile monarchie en question : « Roi, nous te protégeons, tu ne serais peut-être pas là dans deux semaines sans nous ! » Rugueux, mais clair…

Il est vrai qu’entre-temps, cette dynastie a été encore plus fragilisée par l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi et le procès ubuesque de ses bourreaux. Bref, le prince héritier Mohammed ben Salmane, figure donnée pour réformatrice par nos médias, à condition de n’y pas regarder de trop près, n’en menait pas large. Pour brutal qu’il soit, l’homme n’en est pas idiot pour autant, n’ignorant pas que le parapluie militaire américain demeure une assurance-vie toute relative, tel qu’en témoigne l’attaque conjointe de drones présentés comme yéménites, mais un peu téléguidés par l’Iran, le 14 septembre 2019, et ayant détruit deux installations du géant pétrolier local Aramco, tout en se riant des boucliers antimissiles installés par Washington.

Riyad ne peut donc se battre sur deux fronts à la fois. Distendre davantage des liens de plus en plus ténus avec la Maison-Blanche et exiger de cette dernière qu’elle continue à la défendre contre un Iran chiite lui disputant la mainmise sur La Mecque, lieux saint musulman s’il en est, relève de la quadrature du cercle. Dans le même temps, que leur rapporte leur messianisme wahhabite ? Pas grand-chose, en vérité, s’agissant d’un soft power religieux des plus relatifs, puisqu’il ne peut s’appuyer, au contraire d’autres États, sur une diaspora d’immigrés, tels les pays du Maghreb ou une de plus en plus envahissante en matière de tutelle sur ces musulmans vivant hors des traditionnelles terres d’islam.

Cité par 20 Minutes, Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, tempère néanmoins l’optimisme du moment : « Plusieurs États ont des vues sur la [celle de Genève, NDLR] . Si le retrait de la Ligue islamique mondiale revenait à offrir un cadeau à un autre État, ce serait un cadeau empoisonné. »

Il n’empêche que nos dirigeants européens seraient bien inspirés de rompre avec la traditionnelle politique d’abandon de la gestion des communautés musulmanes en nos contrées à ce que l’on nommait autrefois « l’islam consulaire », remontant à une époque où ces musulmans, formant les gros bataillons des « travailleurs immigrés », tel qu’on disait alors, avaient vocation à rentrer tôt en leurs pénates d’origine.

Ces derniers ont, depuis, fait souche et ne repartiront pas, malgré des vœux pieux de «  ». Ne reste plus qu’à susciter l’émergence d’une sorte de « gallicanisme » musulman. Le moins qu’on puisse prétendre est qu’ici, ni l’Élysée et encore moins le CCIF ne se sont fait connaître pour y travailler d’arrache-pied.

21 janvier 2020

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