Editoriaux - International - 31 janvier 2019

La Turquie d’Erdoğan file un mauvais coton, la chasse aux missionnaires est ouverte !

“Laissez-nous, avec tendresse et précaution donc, choyer les outils de la connaissance. Laissez-nous oser lire, penser, parler et écrire”, exhortait John Adams, deuxième président des États-Unis. Cette sentence pourrait être aussi la devise de Boulevard Voltaire, ce “lieu de rencontres, de dialogue et de débats [où] la liberté est chez elle”, comme l’écrivait Dominique Jamet au début de l’aventure initiée par Emmanuelle et Robert Ménard. C’est, en tout cas, le credo du Gatestone Institute, un think tank indépendant à but non lucratif, certes à l’américaine, qui s’est donné pour mission “d’instruire le grand public sur des thèmes que les grands médias échouent à aborder et à mettre en valeur”.

Et l’on doit en particulier à la plume d’Uzay Bulut, journaliste émérite de ce think tank, née et élevée sur les rives du Bosphore, une contribution récente sur les discriminations et persécutions récurrentes que son pays natal, la Turquie d’Erdoğan, inflige en particulier aux communautés kurdes et chrétiennes. “Le gouvernement turc ne reconnaît aucun “droit légal” à l’existence d’une communauté protestante et dénie son droit à établir et maintenir librement des lieux de culte”, écrit-elle sur le site de Gatestone, “les protestants de Turquie n’ont pas le droit d’ouvrir des écoles ni de former leurs pasteurs, ce qui les oblige à compter sur le soutien de cadres religieux venus de l’étranger. Bien entendu, nombre de ces pasteurs et croyants ont été bloqués à leur arrivée en Turquie, ils se sont vu refuser un permis de résidence ou ont été expulsés. […] La Turquie a déclaré la guerre aux missionnaires chrétiens.”

Et le constat de notre consœur est sévère : “En Turquie, l’identité nationale se résume à l’identité religieuse. Ce n’est pas tant l’origine ethnique ou la langue qui fait d’un Turc un Turc, c’est son identité musulmane… La grande majorité des Turcs pensent qu’il n’y a rien dans leur Histoire dont ils ont à rougir. Ils ne se sentent pas proches de l’Europe ni du Moyen-Orient. Fondamentalement, ils se sentent d’abord proches d’eux-mêmes…”

Mais il n’y a pas que les protestants qui sont dans la ligne de mire d’Erdoğan : “Les mensonges d’État et la propagande qui transforment les victimes en coupables de leur propre anéantissement autorisent les Turcs à persécuter, aujourd’hui encore, la minorité arménienne survivante, à transformer leurs églises en mosquées et à autoriser les chercheurs de trésor à saccager les tombes et les églises.” Une “christianophobie” institutionnelle dont la virulence n’aurait rien à envier aux pays musulmans les plus radicaux. “Ce vocabulaire fait sens”, écrit encore ma conseur, “quand on sait que les Turcs musulmans ne doivent leur majorité démographique en Asie Mineure qu’à des siècles de persécutions et de discriminations contre les habitants chrétiens, yézidis et juifs de la région. Au XIe siècle, les djihadistes turcs d’Asie centrale ont envahi et conquis l’Empire byzantin chrétien de langue grecque, ouvrant la voie à la turquisation graduelle et à l’islamisation de la région par des méthodes telles que le meurtre, l’enlèvement, le viol et les conversions forcées.”

Les chrétiens orthodoxes ne sont pas mieux lotis. La Turquie islamise à tour de bras tout ce qui rappelle la période hellénique : l’église Sainte-Sophie d’Eregli (en grec “Heraclea”) a été « convertie » en mosquée et ouverte au culte. C’est la neuvième église orthodoxe, dédiée à Sainte-Sophie, que le régime d’Erdoğan transforme en mosquée depuis quelques années, avec en particulier l’historique église Sainte-Sophie de Nicée, où s’est tenu le septième concile œcuménique (787), le second concile de Nicée… Il faut ajouter à cela l’affectation au culte musulman du monastère Agios Ioannis Prodomos, le plus ancien édifice chrétien subsistant à Istanbul (Constantinople serait plus juste…).

Quant à la huitième merveille du monde, la célèbre basilique Sainte-Sophie de Constantinople, elle pourrait bien tôt ou tard connaître le même sort. Les ultras du parti islamo-conservateur turc allié à Erdoğan n’ont pas renoncé à vouloir remettre la main sur cet emblème, ce trophée de la conquête ottomane qu’Atatürk, né à Thessalonique (Salonique), avait eu la sagesse de transformer de mosquée en musée. Avant tout laïc, il entreprit de désaffecter ce lieu de culte devenu musulman pour « l’offrir à l’humanité » en ordonnant d’y décrocher les grands panneaux circulaires portant le nom d’Allah, de Mahomet et des califes ! Cherchant à limiter l’influence de l’islam sur la société turque, il eut également le toupet de supprimer le califat – dont se réclame Daech -, responsable à ses yeux du ralentissement du développement de la Turquie. Héritier du siècle des Lumières, lecteur assidu de Voltaire, Rousseau et Montesquieu, mais aussi d’Auguste Comte, Atatürk fit entrer son pays dans la modernité en s’inspirant du système de la laïcité française, la religion n’étant pas contestée mais se limitant à la sphère strictement privée.

Atatürk, reviens ! La Turquie d’Erdoğan file un mauvais coton…

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