À « La Grande Librairie », le 15 janvier, François Busnel recevait Vanessa Springora dont le livre, Le Consentement, fait grand bruit. Le propos était sobre. Pas de jugement moral, mais des faits : tel était le projet de l’auteur en écrivant son livre. Non se venger mais redonner un sens à ce qu’elle avait vécu pour sortir d’un naufrage affectif, et témoigner. Répondre par des mots à des mots.

En manque d’un père absent, Vanessa a une liaison, à l’âge de 14 ans, dans les années 70, avec un prédateur sexuel de 50 ans, au talent reconnu, non pour une œuvre fictive mais pour son journal. Elle découvre sa perversion à travers ses livres où elle figure sous l’initiale de V. Angoisse suicidaire, instabilité, déscolarisation : tel est son lot sous les yeux d’une société au silence complice.

Après cet entretien, la parole est donnée à des invités : Jean-Pierre Rosenczveig, ancien juge au tribunal pour enfants de Bobigny, auteur de Rendre justice aux enfants, le sociologue Pierre Verdrager, auteur de L’Enfant interdit, ainsi qu’à une pédopsychiatre. Une question s’impose. Comment la publication des œuvres de Matzneff, sa notoriété, ont-elles été rendues possibles ? Pierre Verdrager rappelle l’époque de libération sexuelle où la pédophilie, dans l’idéologie de la déconstruction de la famille, considérée comme oppressive, « libérait » l’adolescent voire l’enfant pour « son bien ». Pour justifier cette pédophilie, on mettait les relations à égalité : de même que l’adulte avait une âme d’enfant, l’enfant avait une maturité insoupçonnée qui faisait de lui une « personne ». L’adulte émancipait donc l’enfant tout comme, dans l’Antiquité, l’homosexualité faisait partie de la paideia. C’était l’époque de Lolita, de Nabokov, « chef-d’œuvre de la littérature moderne ».

Comment, en 2018, la France a-t-elle été incapable de voter une loi simple et claire disant qu’une relation entre un adulte et un enfant est un crime relevant de la cour d’assises ? Le juge Rosenczveig martela qu’il ne devrait y avoir aucun « débat sur le consentement ». Et François Busnel de poser, avec insistance, la question : peut-on, encore à notre époque, légiférer et non se contenter de s’indigner ? Dans les années 70, ce n’est pas la société qui était indifférente à la pédophilie mais une élite intellectuelle qui faisait la loi. L’écrivain, intouchable et glorieux, jouissait de l’impunité due à son art. Tout le monde était d’accord : il ne s’agissait pas de « morale ». Pourquoi ?

Qu’est la bioéthique sinon une question de « morale » ? Si, après #MeToo et ce livre, les choses ne sont plus comme avant, comme on s’en réjouit ! En même temps, gardons-nous de nous indigner d’un mal passé en occultant celui auquel nous consentons. Comment la société, c’est-à-dire nous tous, pourrait-elle permettre à une loi de priver un enfant à naître de son père ? Vanessa Springora ne témoigne-t-elle pas de la souffrance de l’abandon d’un père que redouble celui, même décidé par elle, de l’homme sur lequel elle projetait la figure paternelle ? L’aveuglement consenti des adultes s’appelle la lâcheté. Allons, enfants !

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