Il n’était que temps.

Il faut se féliciter que la publication du livre de Vanessa Springora, victime de racontant l’emprise de celui-ci sur elle qui avait 14 ans (il en avait 50) et les dévastations psychologiques qu’elle a subies par la suite, ait enfin fait surgir un débat nécessaire sur les comportements scandaleux de cet écrivain aujourd’hui âgé de 83 ans et continuant à vanter « la beauté de son histoire d’amour » avec l’auteur du livre. Dans le processus de domination, la beauté n’existe que dans le regard de celui qui l’exerce.

Il n’était que temps.

Je me souviens de la lucide et courageuse journaliste et romancière canadienne Denise Bombardier – je le pensais déjà quand j’ai vu en direct, en 1990, l’émission « Apostrophes » de où elle avait dit son fait à Gabriel Matzneff qui l’avait prise de haut.

, à la suite de son intervention, a été moquée, ostracisée par le milieu littéraire et traitée notamment de « mal baisée », ce qui renvoie à rebours à l’un des laudateurs de Gabriel Matzneff s’expliquant aujourd’hui, David Abiker, pour qui les livres de Gabriel Matzneff, dit-il, avaient le mérite de lui donner « envie de baiser », même sans partager les appétences de l’auteur…

Il n’était que temps.

Comment ne pas rendre grâce à ces mouvements qui ont ouvert la voie à la dénonciation de ces entreprises d’assujettissement d’un sexe par l’autre, de cette démolition de l’enfance par des adultes emplis de bonne conscience ?

Bernard Pivot a été obligé de se justifier et, conformément à ses habitudes, il l’a fait honnêtement. Alors, dans les années 80-90, la littérature comptait plus que la morale alors que, dorénavant, c’est l’inverse et, selon lui, c’est heureux.

Pour être pertinente, il me semble cependant que l’explication est un peu courte car la littérature de Gabriel Matzneff n’abondait pas dans le fictionnel délétère mais rapportait une réalité transgressive, délictuelle, criminelle dont l’auteur se glorifiait. Sans tomber dans une facile indignation rétrospective, j’avoue que j’aurais eu du mal, dans ces conditions – tous les admirateurs de l’écrivain font état de sa totale transparence dans ses journaux publiés pour ses actions pédophiles avec des petits garçons (9 à 12 ans) et ses liaisons avec de toutes jeunes filles (13-14 ans) -, à m’extasier devant un style sans être écœuré par le fond.

L’interrogation qui me paraît centrale questionne, durant toutes ces années, l’absolue complaisance dont a bénéficié Gabriel Matzneff, venant de la gauche dite progressiste largement entendue mais sans qu’à ma connaissance le camp conservateur ait poussé les hauts cris qu’on aurait attendus de lui.

La gauche dite progressiste, l’audace d’une littérature délestée de la morale, le refus des interdits, les générations sans frontières, l’enfance non plus comme un royaume à préserver mais telle une matière à exploiter sans vergogne, le culte du libertinage, la sexualité à la fois banalisée (on peut en faire profiter tout le monde) et magnifiée (pourquoi l’enfant échapperait-il à ses bienfaits ?), la détestation d’une société imposant des limites et créant des inégalités de pouvoir entre ceux qui savent, les adultes, les maîtres, et les petits, la répudiation de toute approche éthique perçue comme le stratagème du capitalisme pour entraver le libre développement des corps et des esprits. À ce sujet, Laurent Joffrin ne ménage pas les soutiens de Gabriel Matzneff à l’époque (Libération) et sa perception est juste.

L’époque serait coupable, comme si elle n’avait abrité que des personnalité ductiles et sans colonne vertébrale forte. Gardons en mémoire Daniel Cohn-Bendit et ses lamentables conceptions sur l’enfance qui avaient indigné François Bayrou !

Pour qui est encore persuadé que Gabriel Matzneff a été bienfaisant à l’égard de ceux dont il a conquis aisément le consentement (son âge, son statut, son pouvoir, sa dialectique, la fragilité de ses victimes, leur curiosité pour les adultes les prenant au sérieux et leur donnant de l’importance, les arguties sur leur prétendue liberté), il est aujourd’hui acquis que « ce sont des expériences dont on ne se remet jamais… et que les relations sous emprise abîment durablement les adolescents ». C’est notamment le point de vue de la pédopsychiatre Marie Rose Moro.

Denise Bombardier a parlé trop tôt.

Le ministre de la Culture Franck Riester a eu la phrase qui convenait en déclarant qu’il soutenait toutes les victimes de Gabriel Matzneff et que « l’aura littéraire n’était pas une garantie d’impunité ».

Aussi il a questionné le Centre national des livres pour l’éventuelle suppression d’une allocation à l’écrivain pédophile, et on a appris que la mairie de Paris n’avait pas la possibilité de lui retirer son logement social.

Mais pour l’impunité, elle lui a été garantie. Aussi bien culturelle, médiatique que judiciaire. Tout ce que Gabriel Matzneff a revendiqué – il n’a jamais écrit masqué, tout était pourtant sur la table pénale – n’a jamais été poursuivi. Cette abstention est lamentable. On peut s’en étonner, s’en indigner mais c’est comme ça et, d’ailleurs, pour sa défense, Gabriel Matzneff l’invoque.

À l’exception – et encore ! – de quelques mesures de rétorsion (si elles sont licites) rattrapant des années d’odieuse connivence et compréhension, l’impunité, au sens où le ministre l’entend, lui est aussi forcément garantie pour l’avenir. Aucune poursuite possible, un discrédit médiatique sans doute (et ce n’est pas sûr !), une discrétion obligatoire et contrainte de sa part, un opprobre trop différé.

Gabriel Matzneff est mis en cause trop tard.

Je n’éprouve pas la moindre indulgence pour ce délinquant, ce criminel qui se trouve être aussi un écrivain, mais je ne suis pas loin d’avoir au moins autant de ressentiment à l’encontre de tous ceux – journalistes, philosophes, irresponsables, mondains, idéologues et autre – qui l’ont légitimé. Il a profité d’eux comme eux l’ont placé sur un odieux pavois.

Je n’oublie pas que Gabriel Matzneff, pour être emblématique parce qu’il a structuré un système de pédophilie, une mécanique de l’enfance instrumentalisée et violée, n’est pas le seul. Comment pourrais-je, par exemple, ne pas me souvenir que j’ai été à peu près le seul à dénoncer le fait que n’ait pas choisi un autre ministre de la Culture que , dont la pédophilie asiatique narrée dans le détail ne méritait pas tant d’honneur.

Hommage à Denise Bombardier et silence sur Gabriel Matzneff.

Ce serait le mieux.

Extrait de : Justice au Singulier

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