Ce n’est pas parce que je ne méprise personne – en dignité humaine virtuelle, tous les hommes se valent – que je n’ai pas été trop rapide, trop désinvolte sur certains.

Notamment dans mon billet : « Monsieur le Président, écoutez le peuple, et pas seulement les people ! »

Je mettais en cause la peopolisation de la vie publique par – et sur des sujets qui n’étaient pas dérisoires – avec, par exemple, l’écoute et l’influence d’un pour la réouverture des bars et des terrasses.

Celui-ci, se rengorgeant, annonçait que ce n’était pas « une première » puisque Brigitte Macron lui avait déjà téléphoné sur un autre problème en lui déclarant que le Président allait le régler. Ce qui fut fait.

Pour le Président, Jean-Marie Bigard avait cette délicatesse sur Sud Radio : « Je chie sur le Président et le Président m’appelle pour me dire : vous avez raison. Je trouve ça génial. »

Face à l’émoi suscité par sa possible candidature, en particulier par son affirmation selon laquelle il pourrait être « intéressé » mais surtout représenterait « un danger potentiel pour Emmanuel Macron », l’humoriste (faut-il encore l’appeler comme cela ?) déclarait « n’être pas mécontent d’avoir foutu un gros bordel » et se félicitait : « Ça a tellement énervé tout le monde que beaucoup se sont démasqués… c’est la bonne période pour se démasquer et montrer son vrai visage. » (Valeurs actuelles).

Même si une telle ambition peut apparaître « loufoque » et a appelé une mise au point de Patrick Sébastien, intermédiaire entre le Président et Bigard, qui a précisé que le premier n’avait pas appelé le second pour l’entretenir de politique mais pour lui faire savoir qu’il était favorable à la liberté d’expression, il faut prendre plus au sérieux que je ne l’ai fait cette irruption, cette éruption de Bigard.

Même si Patrick Sébastien lui-même était réservé sur son désir de candidature, invoquant un vertige d’ego alors qu’ils n’étaient l’un et l’autre que des saltimbanques.

Il n’empêche que Bigard, prêt à être le porte-parole des gilets jaunes, même si je persiste, au cas où il se lancerait, à ne le créditer d’aucune chance, me contraint à aller plus loin dans une analyse fondée sur le fait qu’une majorité de citoyens n’a pas jugé ridicules la démarche de Bigard, ses prétentions. Au fond, cela en dit plus sur la classe politique que sur Bigard lui-même !

Pour la première, quel désaveu de ce qu’elle est, quel sombre éclairage sur la manière dont elle est perçue ! La dérision à l’encontre d’un Bigard, les raisons qu’on pourrait croire objectives pour discréditer son envie et presque sa forfanterie citoyenne de pouvoir l’emporter pèsent peu au regard de considérations qui accablent plus les politiques, le pouvoir qu’elles ne délégitimeraient Bigard.

Il serait totalement incompétent dans l’infinité des matières dont un Président aurait à s’occuper ? Mais une part majoritaire de notre communauté nationale ne cesse de traiter sommairement d’incompétents nos élus, nos ministres, le Président lui-même. Aussi absurde que cela soit, chez certains, il y aurait cette évidence que Bigard ne ferait pas pire.

Bigard serait très grossier non seulement dans ses prestations comiques mais dans ses interventions médiatiques ? À l’évidence, les gros mots ne lui font pas peur : il les cultive. Je regrette que la vulgarité trop fréquente de son langage ne soit pas suffisante pour rendre ses espérances inconcevables.

Mais voyons la réalité en face et consentons à ce déplorable constat que Bigard n’est pas seul dans ce registre et qu’au contraire, la mode d’aujourd’hui, sur quelque support de communication que ce soit, dans n’importe quel espace médiatique, est de s’abandonner à l’outrance, souvent à l’insulte, en tout cas à une dénaturation du langage, de sa correction, à une complaisance jamais blâmée mais cultivée.

Cette dérive est également répartie. Un vague et lamentable animateur, sur Radio VL, se permet de traiter de « grosse merde » Jean Messiha et s’étonne que ce dernier lui raccroche au nez. Robert Namias s’autorise, dans un tweet, la qualification de « sombre connard » à l’encontre de Didier Raoult puis le retire. Mais l’étonnant est qu’une telle indélicatesse, si peu accordée à celui qui l’a proférée, ait pu germer dans sa tête.

La vulgarité de Bigard a été contagieuse d’autant plus gravement que celle de beaucoup d’autres n’a pas été compensée, comme chez lui, par l’alacrité du verbe. Alors, quand le monde est devenu sale dans ses expressions, pourquoi faudrait-il prendre Bigard pour un repoussoir ?

Bigard pourrait être jugé tel un citoyen comme les autres et traité sans que la classe politique n’éprouve le besoin de lui faire un sort particulier comme, d’ailleurs, à d’autres histrions ou personnalités jeunes ou moins jeunes. Or, il est clair qu’elle ne s’en désintéresse pas mais va vers eux avec une sorte de modestie démocratique.

Cette approche oublie qu’une forme d’assurance, même d’arrogance du pouvoir n’est pas contradictoire, de sa part, avec cette démagogie de plus en plus fréquente de courtiser la fraîcheur de l’ignorance, l’éructation des simplistes et la partialité des artistes. Idolâtrer le jeunisme ou la lumière !

Avec une tolérance étrangement victimaire qui conduit les gouvernants, en République, à feindre d’apprécier ceux qui crachent sur eux, qui ont peu ou jamais voté et qui, généralement, ne sont pas parmi les plus misérables.

Peut-être ai-je eu tort ? Rien de fondamental, aujourd’hui, ne s’opposerait à la candidature d’un Bigard et, après tout, si le peuple dont il serait le héraut et l’un des héros lui prête des vertus que les politiques ont oubliées ou n’ont jamais eues, que répondre ?

Jean-Marie Bigard, dans tous les cas, de quelque manière qu’on le juge, est bien plus que Bigard.

Comme Hanouna dans une effervescence récente qui le concernait, mêlant le divertissement et l’attente civique.

Ce ne sont pas eux qui sont coupables d’enflure. Mais un pouvoir trop pauvre pour les maintenir là où ils sont.

Extrait de : Justice au Singulier

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