On sait bien que, de ma part, l’évocation des citoyens lambda n’a rien à voir avec une quelconque dérision.

Ce sont ceux qu’on ne fait pas venir à la télévision pour proférer des absurdités, comme Camélia Jordana, le 23 mai.

C’est la multitude de ceux, Monsieur le Président, qui n’ont pas votre numéro de portable ou qui ne connaissent pas Patrick Sébastien pour qu’il vous transmette des messages.

C’est la masse des citoyens qui font silence et qui ne sont pas dans la lumière. Pardon d’user de ce terme qui fait mal aux esprits et aux oreilles distingués : c’est le peuple anonyme qu’à l’évidence vous n’écoutez pas.

Je ne crois pas une seconde que vous ayez peur, pour l’élection de 2022, de la candidature d’histrions talentueux ou non comme, par exemple, Cyril Hanouna ou Jean-Marie Bigard (mes billets du 10 novembre 2019 : « Cyril Hanouna solidaire du déplorable Booba contre Zineb : ce monde est fou », et du 12 février 2020 : « Hanouna Président ; rire ou pleurer ? »).

Vous seriez plus inquiet de l’irruption, dans le champ présidentiel, d’un Éric Zemmour mais j’espère que celui-ci aura la sagesse de considérer que son succès légitime provient davantage de la liberté et de la lucidité de sa pensée décapante dans un monde qui se cache souvent le réel que de l’envie de le voir à l’Élysée, charge pour laquelle, à mon sens, il ne serait pas fait.

Vous seriez beaucoup plus préoccupé sur le plan politique si l’un des frères de Villiers décidait de se présenter, avec cette chance, cependant, pour vous, que Philippe, souverainiste, serait partiellement sur le terrain du RN et que Pierre a toujours dénié avoir des ambitions de ce type.

Monsieur le Président, on pouvait croire qu’après les revendications multiformes des gilets jaunes – « plus qu’une émeute, moins qu’une révolution » -, votre refus de dialoguer tout de suite avec eux mais votre prise de conscience apparente plus tard, vous aviez tout compris. Compris que le peuple existait, que le clinquant de la politique non seulement ne l’intéressait pas mais qu’il le méprisait et qu’en définitive, il préférait une action obscure mais solidaire et efficace plutôt que les jeux classiques d’un État cultivant l’entre-soi.

 

Mais comment ne pas être déçu quand on constate que vous êtes tombé dans une posture qui donne du pouvoir une étrange image ? Certes, je suppose que le pouvoir, sorti de votre orbite directe, continue à peu près à fonctionner de manière cohérente sous l’autorité d’un Premier ministre dont je devine au mieux la patience, au pire l’irritation. Qui fait preuve d’une modestie et d’un pragmatisme qu’il serait honteux d’oublier, pour charger sa barque, au moment du règlement des comptes.

Mais de votre part, quelle surprenante peopolisation de la politique ! Celle-ci est-elle réservée aux gens connus ?

Le Puy du Fou et sa réouverture nécessaire devaient-ils être abordés par un quatuor : le Premier ministre, Villiers père et fils et vous-même avec cet enseignement supplémentaire que, pour vous donner le beau rôle, celui qui dit oui, vous n’hésitez pas à perturber le fonctionnement institutionnel et à battre en brèche la loi comme, paraît-il, Édouard Philippe vous l’aurait reproché.

Pire, parce que Jean-Marie Bigard a poussé un « coup de gueule » en faveur de la « libération » des bars et , vous prenez la peine de téléphoner à ce monsieur parce que vous avez été informé par Patrick Sébastien de sa charge. Mais où se trouve-t-on ? Dans quel pays, dans quelle démocratie ? Les décisions passent par des personnalités qui n’ont que l’avantage d’être médiatiquement promues et de faire du bruit ? La République résistera-t-elle à ce double jeu, à ce jeu double où le Premier ministre tente de maintenir une normalité dans l’élaboration et la mise en œuvre des décisions et où vous vous plaisez à la subvertir ?

Je fais amende honorable. Jamais, au grand jamais, , même dans son registre le plus extraverti, n’est tombé dans une telle anomalie. Il lui est arrivé de chanter avec Didier Barbelivien, mais il ne l’a jamais constitué comme cogestionnaire de sa politique !

Les citoyens lambda, eux, attendent, s’impatientent, pour certains désespèrent. Vous les négligez, leur ombre ne vous sollicite pas, les lumières vous attirent trop.

Monsieur le Président, sans abuser de la dramatisation, vous venez encore de dévisser très sensiblement dans un dernier sondage et le Premier ministre se maintient. Vous n’allez en tirer aucune conclusion ?

J’éprouve de la déférence pour votre fonction mais, de grâce, écoutez enfin, une bonne fois pour toutes, le silence assourdissant du peuple.

Extrait de : Justice au Singulier
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