n’aime pas Bernard Cazeneuve mais, durant longtemps, il n’avait pas lâché la bride à son verbe, cultivant un registre vigoureux mais encore acceptable.

L’ancien Premier ministre considère pourtant que, récemment, il a dépassé les limites en s’égarant dans une grossière diffamation et il a donc déposé plainte contre lui.

Qu’a déclaré Jean-Luc Mélenchon à Marseille, selon des images diffusées dans un reportage pour “C politique” sur France 5 ? Il a imputé à Bernard Cazeneuve de “s’être occupé de l’assassinat de Rémi Fraisse”, le jeune homme mort à la suite du lancement d’une grenade par un gendarme en 2014 au barrage de Sivens.

Le gendarme envisagerait lui-même d’engager une action contre le leader de la France insoumise.

Alexis Corbière, en défense de Mélenchon, affirme que la démarche de Bernard Cazeneuve relève de la “polémique politique” et l’auteur du propos souligne “le verbe fort à une attaque forte […] et qu’il faut accepter qu’il y ait du verbe parfois un peu piquant”.

Indiscutablement et gravement diffamatoire, l’allégation de Jean-Luc Mélenchon ne pourra évidemment pas être démontrée vraie puisque les circonstances tragiques de 2014 sont aux antipodes d’un “assassinat” et encore plus d’un dessein criminel du ministre de l’Intérieur d’alors.

On tentera alors de sauver la cause de Jean-Luc Mélenchon par une argumentation sur la “bonne foi”, création jurisprudentielle qui vient au secours de ceux qui ne peuvent pas justifier de la vérité de leurs écrits ou paroles.

Mais ces considérations vont sans doute être dépassées puisque Bernard Cazeneuve, effrayé peut-être par sa propre audace, affirme qu’il retirera sa plainte si Jean-Luc Mélenchon lui présente des excuses (France Info). Celui-ci, fort de cette faiblesse, accepte de remplacer le terme d’assassinat par celui d’homicide, admet un mot “mal calibré” mais se paie le luxe d’inciter son contradicteur à la “retenue sans explicitement s’excuser” (France Inter).

C’est une comédie dont je ne sais sur quoi elle débouchera – procès malgré tout ou arrangement – et qui est très révélatrice de ce milieu politique où on a l’épiderme si peu sensible qu’on pourrait se faire traiter d’assassin et de s’en accommoder.

L’attaque contre Bernard Cazeneuve est d’autant plus incongrue que si on a pu reprocher quelque chose au pouvoir socialiste, c’est plutôt pas assez que trop d’autorité de l’État.

Jean-Luc Mélenchon a tellement entendu vanter son verbe talentueux que, sorti de la fournaise et de la concentration de la campagne présidentielle, il se laisse aller, pour vaincre sans doute aisément à Marseille dans une circonscription facile mais contre le socialiste Patrick Mennucci qui l’invitait à damer le pion au FN ailleurs, à un peu de détente, à des charges moins contrôlées. Il fait moins attention, est moins précautionneux et son tempérament entier, brillamment vindicatif, se défoulant, le conduit à des extrémités, des violences et des raccourcis qui complaisent à son public en même temps qu’ils le rassurent : il est de retour chez lui. Alors, Bernard Cazeneuve est le bouc émissaire de l’instant, et comme apparemment ceux que Mélenchon invective se sentent flattés par l’ire du tribun, tout finira probablement bien !

Mélenchon, grand seigneur, admet que sa liberté d’expression peut être “un peu piquante”. On supporte toujours aisément les dommages qu’on cause à autrui par l’entremise de sa parole ou de ses écrits. On est même surpris que certains puissent songer à se plaindre, tant on était persuadé que la vérité sortant de notre bouche les éclairerait heureusement sur eux-mêmes.

Pas de contraste plus éclatant que celui opposant Bernard Cazeneuve, sa modération et sa maîtrise publiques un peu ennuyeuses, à la puissance et à l’élan d’un Mélenchon. Quand on tente d’écouter l’un, l’autre s’impose.

J’aime décidément ceux qui ont le mot aux dents.

Extrait de : Justice au Singulier

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