Editoriaux - Politique - 18 janvier 2020

Il y a de l’orage dans l’air : qu’en pense Brigitte Macron ?

L’épouse du président de la République a été interviewée d’une manière remarquable – à la fois courtoise et approfondie : rien à redire – par Gilles Bouleau dans la soirée du 16 janvier (TF1).

Depuis, la France, sans qu’il y ait évidemment un lien de cause à effet, a connu une série d’intrusions, d’intimidations et de violences sur des registres multiples au point, par exemple, que même la CFDT a subi cette épreuve. On peut y rajouter l’interruption, par des manifestants, de l’émission spéciale des « Grandes Gueules » (RMC) à Béziers, les manifestations troublant ou entravant les présences ministérielles et, surtout, le fait que le couple présidentiel a dû être exfiltré quelques instants du théâtre des Bouffes-du-Nord à cause de la volonté d’un groupe d’opposants de perturber le spectacle. Avant de pouvoir y revenir pour assister à la fin du spectacle.

L’annulation de la cérémonie des vœux par le ministre de la Culture à cause de la possible menace de la CGT constitue une preuve supplémentaire de cette incroyable tension.

Et on culmine avec l’incendie à la brasserie La Rotonde, excellent établissement qui pâtit d’être devenu une adresse présidentielle.

Quelques milliers de gilets jaunes, pour ne pas rompre le rituel des samedis, défilent à Paris.

Ce n’est pas rien que ces diverses péripéties, ces marches jamais tranquilles, ces coups de force et ces dévastations. Il y a de l’orage dans l’air républicain : il n’y a plus de rémission et de suspens.

Contrairement à ce que m’a reproché amicalement Bruno Gaccio, sur Twitter, je ne découvre pas à retardement une réalité qui aurait dû me crever les yeux dès l’élection d’ en 2017. Je constate seulement une montée des fractures nationales alors que l’exigence de rassemblement avait été invoquée en 2017 et ressassée par la suite telle une sorte de mantra en permanence démenti par la réalité d’une France de division et de discorde.

Je continue à percevoir que bien en deçà des crises sociales et des revendications syndicales, derrière le ronron d’une France officielle qui se satisfait avec bonheur de ce président de la République si naturellement accordé à ses intérêts et à ses priorités, il y a des tréfonds qui dépassent très largement le plan politique et rejoignent une hostilité vindicative, voire haineuse à l’encontre d’un pouvoir qui demeurera toujours illégitime. Trop arrogant pour ce qu’il veut avoir de proche. Trop vulgaire parfois pour ce qu’il veut avoir de majestueux.

Je serais curieux de savoir ce que pense vraiment de ce climat au sens propre incomparable, délétère comme jamais. Lors des échanges avec Gilles Bouleau, on a eu la confirmation que l’épouse du Président était honnête, intelligente et admirative de son époux. Elle déniait avoir sur lui une quelconque influence politique et je l’espère, car même ses inconditionnels n’ont pas voté pour un couple mais pour un Président autonome, sans influence aucune sur lui de ce qui ne relèverait pas d’un débat démocratique transparent.

Brigitte Macron m’est apparue à l’aise jusqu’au moment où le journaliste, avec finesse, l’a entraînée sur un terrain plus délicat : la perception de la personnalité du Président par beaucoup de citoyens.

Elle a eu du mal – alors, on sortait de la plaidoirie pour rentrer dans une forme d’incompréhension – à expliquer pourquoi son comportement à lui, malgré ses efforts et ses apparentes contritions, continuait à être blâmé pour sa distance, sa condescendance et son absence d’authenticité à l’égard des Français. Sa gêne a usé d’une défense qui, paradoxalement, donnait du prix à l’argumentation adverse.

D’une part, elle l’a crédité d’une parfaite connaissance des dossiers, mais c’était oublier l’élément capital de l’humanisation des enjeux et de la conviction à transmettre pour ceux qui étaient concernés par les premiers et préoccupés par les seconds. Sur ce plan, l’échec a été patent.

D’autre part – et c’est plus surprenant de la part de quelqu’un qui maîtrise la psychologie et le verbe -, elle a pris pour exemple le grand débat national pour tenter de démontrer comme le Président était empathique et proche des gens. Pourtant, à bien le considérer, il s’est agi, au-delà de la prouesse technique, d’une oralité interminable, d’un exercice plus narcissique que de partage.

Avec, à l’évidence, la volupté d’une parole qui s’enivrait de séduire sans véritable contradiction et profitait du champ libre qui lui était laissé et qu’on avait organisé. Des heures de conquête sans résistance.

Probablement cette impression d’une victoire trop facile a-t-elle diminué l’impact que son argumentation aurait dû lui valoir ?

Que Brigitte Macron n’ait pu proposer que ces deux répliques pour son apologie du Président révèle que ce dernier, quoi qu’il en ait, tombera encore plus profondément que Valéry Giscard d’Estaing dans le grief que lui faisait le général de Gaulle : son problème, c’est le peuple !

Il est irréfutable, à partir de ce que la quotidienneté ne cesse de faire surgir, qu’en effet se trouve là le cœur de la mésentente entre la multitude des citoyens modestes ou sans aisance et le président de la République. Comme si ce dernier, hors l’univers délicieusement artificiel des faux dialogues mais plongé dans le grand bain démocratique, parvenait difficilement à surmonter la méfiance instinctive, viscérale, offensante que suscite peut-être plus sa nature que ses propos. Incurablement trop brillant au point de ne jamais parvenir à le gommer ?

S’il ne s’agissait que de s’abandonner à des analyses psychologiques sans conséquence, la situation ne serait pas tragique. Or, l’état de la France le devient dans son terreau et ces humeurs qui la poussent inéluctablement vers des transgressions de plus en plus graves qui conduisent à s’interroger : pourra-t-on, un jour, recoudre, guérir et unifier notre République à vau-l’eau ? Et qui ?

Extrait de : Justice au Singulier

À lire aussi

Le « con », c’est l’autre

Ecrire un billet sur la « connerie » donne le frisson... …