Guillaume Bigot analyse le conflit entre le professeur Didier Raoult et le Conseil scientifique conseillant le gouvernement dans la crise du Covid-19 : deux approches opposées de la médecine, en pleine pandémie de Covid-19.

Au micro de Boulevard Voltaire, il s’interroge sur « le mépris » et la « hargne » manifestés par « la France d’en haut » à l’égard du médecin marseillais.

 

Pour le professeur Raoult, le consensus recherché par le Conseil scientifique autour d’Emmanuel Macron s’est éteint. Il n’en fallait pas plus pour rallumer la guerre qui oppose le professeur Raoult au reste du monde. C’est en tout cas le scénario qui est vendu depuis quelques semaines maintenant. Quel est ce conflit entre le professeur Raoult et le Conseil scientifique ?

C’est une approche qui oppose une médecine à l’ancienne, un art plein d’humilité, avec une approche de la médecine totalement scientifique. Qui a raison, qui a tort ? C’est difficile à dire… Deux modèles s’opposent vraiment, terme à terme. Le professeur Raoult n’est bien sûr pas contre la science, mais il la considère comme un outil. La médecine est certes une opération humaine, trop humaine qui trop souvent se trompe, mais elle se doit d’essayer et de tenter.
De l’autre côté, on a une approche qui se veut totalement scientifique et objective. Elle considère que si un traitement n’est pas validé par ce qu’on appelle des essais en double aveugle randomisés, c’est à dire qu’on n’a pas une surcertitude sur l’innocuité. Et alors, on ne peut rien entreprendre.

C’est finalement une société totalement fracturée entre « les élites » et le peuple. Aux yeux de ces élites-là, Raoult serait « un sale populiste ».

C’est mieux que cela. Raoult appartient à la classe dirigeante. Et c’est probablement pour cela que ça déclenche une telle rage de la part de « la classe dirigeante ». Le professeur Raoult est une sorte de noble en rupture de ban. C’est un professeur de renommée internationale, titulaire d’un grand prix à l’Académie de médecine qui prend symboliquement, le parti de la France d’en bas. Voilà probablement une piste qui pourrait expliquer la colère, pour ne pas dire la fureur, de la France d’en haut à son égard, si on reprend les propos de quelqu’un comme Cohn-Bendit : «  qu’il ferme sa gueule ». Cela est très étonnant, parce qu’on peut considérer que tant qu’il n’y a pas la preuve absolue, soit de l’efficacité soit de l’inefficacité du traitement, on peut considérer que chacun va avoir ce qu’on peut appeler un préjugé, une opinion ou un biais cognitif.
Or, le biais cognitif le plus naturel, pour ne pas dire le plus sain, est que ça fonctionne. Face à une épidémie, on a plutôt envie de croire spontanément que la solution trouvée par Raoult est une bonne solution. Peut-être que c’est faux et que ce n’est qu’une illusion. Ce qui est sûr, c’est que cette réaction de la part de monsieur Cohn-Bendit et de pleins d’autres est totalement incompréhensible. On est dans un irrationnel total. Je pense que c’est moins le fait que Raoult soit un populiste, que le fait que cela révèle comme un symptôme en creux, ce que j’appellerai la populophobie de la classe dirigeante française, finalement, son mépris et sa hargne à l’égard de la population standard.

Plus de 60 % des Français n’ont plus confiance en l’action du gouvernement pour gérer cette crise sanitaire. Le gouvernement, l’Élysée et Emmanuel Macron sont pris entre deux feux. Emmanuel Macron s’est rendu à Marseille auprès du professeur Raoult. Le labo Gilead représenté par le professeur Lacombe, une anti Raoult acharnée, a eu l’autorisation et va piloter les essais autour de cette nouvelle molécule, une alternative à la chloroquine. L’Élysée et Emmanuel Macron sont inaudibles et semblent perdus …

D’après un philosophe, la science est une suite d’erreurs rectifiées. Quand on s’abrite derrière la science et derrière les experts, c’est déjà très problématique puisqu’ils ne sont pas d’accord entre eux et parce que la vérité scientifique lundi n’est pas nécessairement la vérité scientifique de mercredi. Il y a donc une confusion des ordres. Quand le politique ne veut pas assumer ses responsabilités et se cache derrière un autre ordre, l’ordre scientifique, il ne peut qu’être condamné à l’échec.
Par ailleurs, Emmanuel Macron qui a tous les défauts de la terre, mais qui n’a pas celui de ne pas avoir des antennes, a bien compris le danger que représentait la cristallisation autour de la figure du professeur Raoult qui ressemble d’ailleurs un peu à Panoramix et qui semble être très très apprécié des fameux Gaulois réfractaires. Qu’a-t-il donc été faire ?
D’abord, essayer de le neutraliser en disant «  j’ai pris son avis », mais cela ne marche pas. Puis, essayer de capter un peu de sa popularité en allant le voir. Voilà ce qui s’est produit.
La seconde partie de votre question est moins importante que la première. Ce n’est pas seulement : pourquoi Emmanuel Macron est allé rencontrer le professeur Raoult. Mais c’est pourquoi il y a une rumeur qui enfle sur les réseaux sociaux ? Je crois que la plupart des Français ont vaguement entendu parler de cette affaire. On accuserait le gouvernement que se soit Emmanuel Macron ou ce professeur de médecine qui était venu lors d’un Covid show animé par Édouard Philippe et Olivier Veran. Ce professeur de médecine aurait des intérêts croisés avec ceux de ce laboratoire, lequel laboratoire serait sur le point de trouver et de mettre sur le marché une molécule enfin efficace contre le Covid. Or, c’est une mauvaise rumeur. Je ne veux pas y croire et je pense que cela serait complètement insensé qu’il y ait des intérêts croisés, et se serait absolument contraire à toute déontologie républicaine.
Il n’est pas question que les professeurs de médecine n’aient pas le droit de travailler avec les laboratoires. Monsieur Raoult travaille avec Sanofi et tous les professeurs de médecine ont le droit de travailler avec des laboratoires. Et tous le font. Ce n’est pas la question. La question, c’est que cette rumeur concernant cette confusion d’intérêts, entre l’entourage du pouvoir politique et ce laboratoire privé, existe.
Il est très curieux qu’Emmanuel Macron laisse enfler cette rumeur, car ce n’est pas son habitude. Souvenez-vous de la séquence Benalla. Il est quand même allé devant les caméras de télévision pour expliquer que Benalla n’était pas son amant. Il a fait cela pour tordre le cou à une rumeur. On peut donc dire que cette rumeur est autrement plus grave dans une situation autrement plus sérieuse. Il serait donc de bon ton pour le pouvoir politique de démentir toute espèce de conflits d’intérêts, entre ce laboratoire privé et l’entourage du pouvoir politique. Il serait bon de dire que c’est normal que tous les laboratoires recherchent des molécules face au Covid. C’est absolument logique et cela n’a aucune espèce de rapport avec les intérêts politiques.
En France, on a l’habitude de ces grandes fractures. Elles courent dans toute notre histoire. Le pays est prompt à se fracturer et à se couper en deux. Tout le monde a dû entendre parler de cette caricature au sujet de l’affaire Dreyfus. Il ne fallait pas qu’ils en parlent en famille. C’était une caricature de l’époque. Tout le monde est assis proprement à table, et à la fin les assiettes sont cassées et les gens sont éméchés et pleins de coquards, car ils en ont parlé. On a vraiment l’impression que l’affaire de la chloroquine fait revivre cela une deuxième fois. C’est vraiment un point de cristallisation qui va couper la France en deux. Les pros et les antis…
Cette affaire recoupe aussi un autre clivage qui est le clivage sociologique. À l’époque de l’affaire Dreyfus, puisqu’il y a une réécriture de l’Histoire, c’était vraiment la France d’en haut qui condamnait et qui clouait Dreyfus au pilori. Le pauvre capitaine Dreyfus était condamné par les évêques, les généraux et par les politiques. Il a fallu que la France d’en bas et quelques intellectuels, d’ailleurs le mot intellectuel est né à cette occasion, aient une réaction extrêmement violente de la part de l’académie et de l’université en France qui a pris fait et cause contre Dreyfus pour dire « nous sommes le parti des intelligents ». En réaction à ce parti des intelligents, des gens qui avaient fait des études, mais qui étaient contre cette intuition de la culpabilité de Dreyfus, Jaurès en tête, ils se sont intitulés eux-mêmes les intellectuels, des gens qui cherchent la vérité, mais qui n’ont pas la prétention à la détenir.

30 avril 2020

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