Franc-maçonnerie et armée, une histoire loin d’être si fraternelle
L’image a de quoi surprendre. Le 30 août 2026, le Grand Orient de France, en la personne de son grand maître Guillaume Trichard, a ravivé pour la première fois la flamme du Soldat inconnu, sous l’Arc de Triomphe, lors d’une cérémonie qui entendait honorer les soldats morts pour la France. Cependant, derrière cet hommage se trouve une histoire longue, faite de méfiance et de combats entre la franc-maçonnerie et les armées, qui pourrait faire passer ce geste pour une bien belle tartufferie.
Dimanche soir, sous l’Arc de Triomphe, j’ai eu l’honneur de raviver la flamme du Soldat inconnu et de déposer une gerbe au nom du Grand Orient de France, pour la première fois de son histoire.
Je l’ai fait, entouré d’obédiences maçonniques amies, en hommage à toutes celles et… pic.twitter.com/XSkYvTa6P4
— Guillaume Trichard (@Trichard) September 1, 2026
Sous l’Empire, les frères de la Grande Armée
Au début du XIXe siècle, la franc-maçonnerie est loin d’être étrangère aux armées françaises. La Révolution a bouleversé le corps des officiers, dont une grande partie était issue de la noblesse - désormais émigrée. Dans les armées révolutionnaires, puis impériales, de nouveaux gradés, souvent issus des rangs républicains, ont ainsi pris leur place et rejoint de nombreuses loges. Les états-majors, profondément renouvelés par les bouleversements révolutionnaires, ont donc constitué un terreau favorable à la franc-maçonnerie militaire.
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Les chiffres donnent une idée de l’importance du phénomène. Selon l’étude consacrée à la Grande Armée, environ 400 généraux et 18 des 26 maréchaux d’Empire étaient francs-maçons. Selon la chaîne d’union, la revue trimestrielle du GODF, en 1803, on estime ainsi l’existence de près de 400 loges militaires en Europe, notamment près de la moitié en France, dont 42 loges recensées dans 90 régiments de ligne et 18 dans 26 régiments d’infanterie légère. Dans certains régiments, les maçons représentaient jusqu’à 44 % des effectifs, avec une moyenne proche du quart. Cette forte présence montre qu’après la disparition de la monarchie, dans une France profondément renouvelée par la Révolution, la franc-maçonnerie a pu s’ancrer dans les armées. Mais cette proximité, aussi importante soit-elle, ne dura pas.
1845, quand la discipline prend le pas sur les loges
En effet, sous la monarchie de Juillet, les relations entre le Grand Orient de France et les armées deviennent plus compliquées. Le 20 novembre 1845, le maréchal Soult, ministre de la Guerre, adresse ainsi une circulaire, aux commandants de corps d’armée, considérée comme l’acte de décès de la franc-maçonnerie militaire. Il y rappelle que, même si la franc-maçonnerie est une institution tolérée par le gouvernement, les règles de la discipline militaire s’opposent à ce que les militaires en activité adhèrent à une association, quel qu’en soit le but. Le texte ne constitue donc pas une interdiction générale de la franc-maçonnerie, mais rappelle une règle propre à l’état militaire : l’officier ne peut pas se placer dans une situation où une association extérieure pourrait entrer en concurrence avec ses devoirs militaires : on ne peut servir deux maîtres.
Après 1870, la question prend une dimension nouvelle. La jeune IIIe République cherche à consolider son régime, tandis qu’une partie du corps des officiers reste encore attachée à des traditions monarchiques, catholiques ou conservatrices. L’armée devient ainsi un enjeu politique. Les républicains et les francs-maçons veulent s’assurer de sa fidélité au régime, mais aussi de son éloignement vis-à-vis de l’Église, alors que commence la grande offensive anticléricale en France. Cette méfiance est renforcée par les crises de la fin du XIXe siècle. Le boulangisme puis l’affaire Dreyfus nourrissent, chez certains républicains, la crainte d’une armée susceptible de s’opposer au pouvoir civil. De leur côté, les militaires catholiques ou conservateurs voient dans l’anticléricalisme républicain une remise en cause de leurs convictions et de leurs traditions. L’armée et la franc-maçonnerie se retrouvent alors de plus en plus souvent dans des camps opposés, l’une attachée à ses traditions, l’autre désireuse de transformer profondément la société.
L’affaire des fiches, le sommet de la défiance
Cette opposition atteint son point culminant au début du XXe siècle avec l’affaire des fiches. En 1904, le ministre de la Guerre, le général Louis André, fait ainsi établir des renseignements sur les officiers avec l’aide de loges du Grand Orient de France afin de mieux connaître leurs convictions politiques et religieuses. Le système prend une ampleur considérable. Environ 25.000 fiches sont constituées sur les officiers, portant notamment sur leurs opinions, leur pratique religieuse, leur milieu familial et l’éducation de leurs enfants. La révélation de ces documents à la Chambre des députés, à l’automne 1904, provoque bien sûr un scandale politique majeur. Le général André démissionne en novembre et le gouvernement Combes tombe en janvier 1905. L’affaire est d’autant plus grave qu’elle touche directement aux carrières. Des officiers ont pu être favorisés ou écartés en fonction de renseignements qui ne relevaient pas de leurs compétences militaires. Pour une partie des militaires, l’affaire des fiches devient alors le symbole d’une franc-maçonnerie cherchant à imposer ses vues politiques jusque dans les rangs de l’armée.
Des francs-maçons toujours présents, mais plus discrets
Il serait pourtant faux de conclure que les francs-maçons ont disparu des armées. Il existe toujours des militaires appartenant à des loges, mais de façon plus discrète, compte tenu du passif historique. Le ravivage de la flamme du Soldat inconnu par le Grand Orient de France prend alors une signification particulière. Il ne gomme pas les affrontements du passé, mais il montre que les relations entre les deux univers ont changé. Est-ce le signe, par un hommage, d’une véritable réconciliation, ou celui d’une opération de communication destinée à redorer l’image du Grand Orient comme une institution proche des armées ? Difficile de trancher. L’Histoire nous invite néanmoins à regarder cette cérémonie avec un œil prudent, sans non plus tomber dans le complotisme, car lorsqu’une institution qui a longtemps combattu et surveillé les convictions des officiers vient parader lors de cérémonies militaires, il faut bien plus que ce geste pour réparer des années d’hostilité.
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58 commentaires
Tout sujet traitant de la franc-maçonnerie devrait prendre en compte la diversité des obédiences, et de leurs opinions qui ne sont pas toutes celle du plus nombreux le GOD (encore le règne de la quantité) loin s’en faut !
j’ai dit !
« Dans les armées révolutionnaires, puis impériales, de nouveaux gradés, souvent issus des rangs républicains, ont ainsi pris leur place et rejoint de nombreuses loges. « . A commencer par leur chef Napoléon qui était franc-maçon !
Napoléon a unifié la franc maçonnerie mais aucun document ne prouve qu il en faisait partie.
Léger malaise quand même car ne pas en être laisse l’impression d’être moins égal.
L’Église estime que certaines conceptions de la vérité, de Dieu, de la religion, de la révélation et de la morale sont incompatibles avec la foi catholique.
Pour la franc-maçonnerie, la raison et la nature humaines suffiraient, sans qu’il soit nécessaire d’accepter une révélation divine et l’autorité de l’Église.
Quand on sait que de nombreuses idéologies ont été bâties sur ce principe, comme le marxisme, le communisme et le socialisme athée, on est en droit de s’interroger.