Grégoire Célier, prêtre et philosophe, vient de publier Saint Thomas d’Aquin et la possibilité d’un monde créé sans commencement (Via Romana), un livre qui touche à la création du monde. Il répond aux questions de Boulevard Voltaire.

Nous entendons dire que le président Trump et, en général, le monde conservateur américain sont soutenus par la mouvance « créationniste ». Pouvez-vous nous expliquer, à la lumière de vos travaux, ce que signifie exactement ce « créationnisme » ?

Grégoire Celier : Le « créationnisme » s’enracine principalement dans un courant religieux que l’on appelle les « évangéliques ». Cette branche du protestantisme pratique assez habituellement une lecture littérale de la Bible dont nous n’avons pas l’habitude, nous Français de culture principalement catholique, où la Bible est lue à la lumière de la Tradition, c’est-à-dire principalement les interprétations des Pères de l’Église, ainsi que les enseignements des conciles et des papes.
Ce courant religieux est puissant, aux États-Unis, où il compte un peu moins de cent millions de fidèles. Et cette communauté est assez mobilisée, y compris politiquement (il faut rappeler que, traditionnellement, aux États-Unis, une bonne partie des réunions électorales se font dans les églises et les temples), en particulier dans un combat « pro-vie ». C’est, d’ailleurs, la raison première de leur soutien à Trump, dont les mœurs personnelles ne les enchantent guère, mais qui agit dans leur sens, notamment en nommant des juges fédéraux d’esprit conservateur (la récente nomination de la juge Amy Coney Barrett à la Cour suprême étant une illustration de cette convergence entre Trump et le courant évangélique).

Mais qu’est exactement ce « créationnisme » ?

Comme je le disais, c’est une lecture « littéraliste » de la Bible, notamment du récit de la Création dans la Genèse. Ce récit possède un statut littéraire assez subtil, qui ne correspond pas vraiment à nos actuelles catégories historiques ou littéraires. Or, une partie des créationnistes interprètent ce texte comme signifiant que Dieu a créé le monde en six jours calendaires, et que tous les êtres ont été créés exactement comme nous les connaissons aujourd’hui. Pourtant, saint Augustin (354-430) proposait déjà une lecture différente de ce récit. Par ailleurs, une partie de cette interprétation « créationniste » s’oppose à des acquis bien fondés de la science.

Il faut reconnaître que certains « créationnistes » utilisent des arguments plus élaborés, notamment autour de la notion de « dessein intelligent ». Mais, dans tous les cas, les « créationnistes » posent mal le problème de la création, et c’est pourquoi leur solution aboutit à des impasses irrémédiables… à quoi la gauche matérialiste et scientiste a beau jeu d’objecter.

Et c’est sur ce point que vos travaux jettent de la lumière ?

Dans les deux ouvrages que je viens de publier, j’aborde la question de la création, mais par un biais particulier qui permet, je pense, de clarifier la question, au moins en partie. Je m’intéresse à une grande querelle philosophique qui a traversé le XIIIe siècle européen, celle dite de « l’éternité du monde ». Et je le fais en présentant les réflexions du plus connu des auteurs de ce temps, saint Thomas d’Aquin.

On peut résumer la discussion de la façon suivante. Les philosophes de l’Antiquité ont estimé que le monde émanait éternellement d’un Dieu éternel. Les contemporains et collègues de saint Thomas affirmaient, pour leur part, de façon juste, que le monde a eu un commencement ; mais ils ajoutaient que le monde devait forcément commencer, que Dieu n’aurait pas pu le créer de toute éternité.

Et que propose saint Thomas en regard ?

Saint Thomas reprend la question à fond, à travers de nombreux textes, et il démontre que par la seule raison, dans le cadre de la pure philosophie (donc, si on ne se place pas en théologie), il est en fait impossible de déterminer si le monde, créé par Dieu, a eu un commencement ou s’il existe depuis toujours, de toute éternité. Bien que croyant fermement, selon l’enseignement de la foi catholique, que le monde a en fait commencé, Thomas d’Aquin affirme que, sur le principe, il aurait pu ne pas avoir de commencement, tout en étant créé, bien sûr. C’est une affirmation qui donne un peu le tournis, qui ouvre des abîmes de réflexion, raison pour laquelle j’ai consacré douze ans de ma vie à y voir plus clair, le cœur de cette période étant une thèse de philosophie que j’ai soutenue en Sorbonne.

Saint Thomas, d’après ce que j’ai compris de votre livre explicatif, estime que ses contemporains (et amis) se trompent sur la notion de création.

Disons qu’il pense que ceux-ci ont, peut-être sans s’en apercevoir, une notion trop simple de la notion de création (comme les « créationnistes », en somme), la considérant un peu comme une modification des choses. Alors que saint Thomas rappelle que la création est une pure apparition dans l’être, et une relation constante de la créature à son Créateur. Ce qui entraîne que la création n’a pas de rapport avec une durée, avec un temps, et qu’elle aurait pu donc exister avec un temps indéfini ou, comme on dit communément, « de toute éternité ».

Les « créationnistes » américains, pour revenir à eux, vont-ils peser dans la prochaine élection présidentielle, et en général dans la politique états-unienne ?

C’est, en tout cas, la conviction de , qui fait tout pour que ce segment électoral vote massivement pour lui. Rappelons que le président George W. Bush a été élu, lors de son deuxième mandat, principalement grâce au courant évangélique, selon les principes de son conseiller politique, Karl Rove : « Il ne faut pas aller chercher des voix chez nos adversaires, il suffit que tous ceux qui sont d’accord avec nous votent effectivement pour nous. »

On perçoit aussi cette conviction « trumpienne » dans la question du rapport avec Israël. Les évangéliques, en effet, sont ardemment sionistes, toujours en raison d’une lecture littérale de la Bible. D’après eux, il faut que le peuple juif se rassemble, ce qui permettra qu’il se convertisse massivement et miraculeusement au christianisme, ce qui permettra enfin au Christ de revenir dans sa gloire. Et comme les évangéliques souhaitent le retour du Christ, ils commencent par favoriser tout ce qui permet le rassemblement des Juifs en Israël. D’où une politique du président Trump encore plus sioniste que celle de ses prédécesseurs (si cela est possible) : déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem, « plan de paix » donnant toute latitude au gouvernement d’Israël pour annexer des territoires, etc. Cette politique sioniste de Donald Trump a clairement pour but de s’assurer une fidélité sans faille du « peuple évangélique ».

Il est absolument certain que le vote évangélique va être une clé de cette élection, et que parmi ces quelque cent millions de chrétiens très actifs, la mouvance « créationniste » joue un rôle non négligeable. D’où l’intérêt, d’un point de vue géopolitique notamment, de mieux comprendre les enjeux intellectuels de cette théorie.

Grégoire Celier, Saint Thomas d’Aquin et la possibilité d’un monde créé sans commencement, Via Romana, 2020, 376 pages, 29 euros. En complément : Thomas d’Aquin, L’Éternité du monde, introduction et traduction par Grégoire Celier, Vrin, 2020, 272 pages, 13 euros.

Propos recueillis par Gabrielle Cluzel