[POINT DE VUE] À Madagascar, la junte confirme son tournant autoritaire

Depuis trois mois, l'opposition est méthodiquement réduite au silence par la junte militaire.
Capture d'écran France 24
Capture d'écran France 24

Huit mois après le coup d'État d'octobre 2025, la transition malgache montre un visage de plus en plus autoritaire. La Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) vient d'adresser à Antananarivo ses demandes les plus fermes à ce jour, pendant que l'opposition est muselée, la Justice domestiquée et l'influence russe s’ancre solidement dans l'appareil d'État. Le tableau dressé par l’organisation régionale n'est plus celui d'une transition qui dérape mais d'un régime qui se consolide.

La déclaration de la SADC est fracassante. L'organisation exige désormais la « libération des prisonniers politiques », la « fin des arrestations arbitraires des dirigeants de l'opposition et des membres de la Génération Z » ainsi que le retour des « exilés politiques » dans le pays. Ce n'est plus une mise en garde diplomatique, c'est un constat d'échec.

Cette déclaration intervient quelques jours après l'épisode de juin autour de la Haute Cour constitutionnelle (HCC), qui a vu une prise de contrôle de facto de la junte sur la plus haute juridiction du pays. Deux juges poursuivis pour « déstabilisation du régime » ont démissionné le 18 juin ; ils ont été remplacés moins de vingt-quatre heures plus tard. Avant eux, trois autres membres avaient déjà été remplacés par décrets en décembre 2025. La HCC, clef de voûte du système constitutionnel malgache, chargée de valider les résultats électoraux, n'offre plus les garanties d'indépendance minimales. La sincérité d'une éventuelle transition vers des élections démocratiques est de plus en plus ouvertement remise en question — et même si des scrutins advenaient, leur authenticité serait désormais en suspens.

Cette perspective d’un retour à la démocratie est d'autant plus compromise par l'infiltration croissante de l'appareil d'État par la Russie. Le président de l'Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, s'est rendu à Moscou dès novembre 2025 pour y amorcer une coopération multidimensionnelle allant de l'énergie à la « coopération entre médias ». Plus récemment, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) a effectué un voyage de formation en Russie — un pays dont les standards en matière de scrutins libres ne sont pas précisément une référence mondiale. Le rapprochement avec Moscou n'est pas seulement diplomatique, il est institutionnel. Et il oriente la transition vers un modèle dont les démocraties libérales se méfient à juste titre.

Opposition muselée

À ces inquiétudes institutionnelles s'ajoute un climat politique de plus en plus délétère. Depuis trois mois, l'opposition est méthodiquement réduite au silence — ce qui est d'autant plus frappant qu'il s'agit, pour une partie d'entre eux, d'acteurs qui avaient soutenu ou toléré le coup d'État d'octobre 2025. Paradoxalement, certains en viennent à porter un regard moins critique, voire nostalgique, sur la période Rajoelina.

Début juin, le député Antoine Rajerison a vu son immunité parlementaire levée par l'Assemblée nationale. Le colonel Patrick Rakotomamonjy, ancien directeur chargé des doléances à la présidence de la Refondation et figure du soulèvement d'octobre, a quant à lui été arrêté en avril, officiellement pour « complot contre l'État » — après avoir, dans les semaines précédentes, dénoncé publiquement des faits de corruption au sein du régime. Paul Rabary, chef du parti Ny Fireneko et ancien ministre de l'Éducation nationale, a été incarcéré en mai pour « atteinte à la sûreté de l'État », sur la base d'échanges dont l'interprétation reste contestée par ses partisans. Dans chacun de ces cas, la même mécanique : une accusation à géométrie variable, une arrestation rapide, une justification juridique floue.

Du côté de la société civile, la méfiance, voire l'hostilité, est à son comble. Plusieurs leaders de la Gen Z Madagascar ont été arrêtés en pleine nuit, après s'être désolidarisés publiquement de la junte. Amnesty International avait dénoncé, dès mars, le recours à « des accusations délibérément vagues de complot criminel ou de menace à la sécurité nationale » pour faire taire les militants.

Parallèlement, le gouvernement a annoncé la préparation d'une loi d'encadrement des réseaux sociaux. Si la liberté de la presse ne semble pas encore frontalement menacée, une telle loi briderait précisément le terrain sur lequel la Gen Z a bâti son efficacité — sa maîtrise des plates-formes numériques.

L'Église catholique, qui représente près d'un quart de la population, a pour sa part publié, en mai, une déclaration sans ambiguïté, pointant « l'arrestation de ceux qui ne partagent pas les opinions du pouvoir » et exigeant une feuille de route électorale claire. Un avertissement que le régime ne peut se permettre d'ignorer longtemps.

Une militarisation rampante

À la répression politique s'ajoute une « colonisation » méthodique des postes-clefs de l'État par les militaires. Pire encore, l'Africa Corps, la structure militaire russe qui a succédé au groupe Wagner sur le continent, a achevé, le 5 mai, à Antananarivo, la formation de plus d’une centaine de soldats malgaches, dont les forces spéciales et la garde présidentielle. Moscou forme donc les hommes chargés de la protection physique du colonel Randrianirina. Cette garde prétorienne russe constitue une assurance-vie pour le régime et fausse profondément les rapports de force internes : elle rend toute pression ou alternance par la voie institutionnelle encore plus aléatoire. L’imbrication entre la junte et Moscou n'est plus seulement diplomatique, elle est désormais sécuritaire.

Attentisme démocratique

Après Amnesty International, l’Église catholique et désormais la SADC, le diagnostic ne relève plus de la mise en garde : il décrit un système qui s’installe. À Madagascar, les contre-pouvoirs sont méthodiquement neutralisés, l’opposition criminalisée et les institutions sécuritaires verrouillées avec l’appui de Moscou. La transition n’ouvre plus un horizon démocratique : elle stabilise un ordre politique durable, fait de contrôle interne et d’alignements externes. Une « démocrature » de plus qui s’ajoute à une liste déjà familière sur le continent. Dans ce processus, l’ONU et les grandes démocraties libérales ne sont plus de simples témoins.

Reste une question simple, mais rarement posée frontalement à Washington, Bruxelles, Paris, Londres, Tokyo ou encore Canberra : à partir de quel moment une « transition » cesse-t-elle d’être une parenthèse instable pour devenir un régime que l’on finit par entériner — parfois, même, en y contribuant par son inaction ?

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Baudouin d'Amayé
Analyste consultant en veille stratégique

Vos commentaires

23 commentaires

  1. Madagascar est à des milliers de kilomètres de chez nous. Si là bas une junte militaire réduit progressivement l’opposition au silence, en France et dans l’UE une junte bureaucratique vise quant à elle à réduire progressivement l’opposition au silence de façon sournoise avec des outils numériques. A Madagascar, la junte brutale tout le monde peut l’identifier, en France et dans l’UE, trop de monde n’en a pas conscience car cela se met en place progressivement de façon insidieuse.

  2. Je vais paraître froide et indifférente mais cela ne nous regarde pas. Madagascar n est pas la France. Nous devons au contraire établir tous les pare feu pour contenir l immigration à venir et nous occuper de notre pays.

  3. Leur HCC ressemble beaucoup à notre conseil constitutionnel au niveau de la partialité et de l’indépendance..; Mais quel nouveau gouvernement s’y attaquera ?

  4. vous parlez de la Russie — un pays dont les standards en matière de scrutins libres ne sont pas précisément une référence mondiale, mais il s’est avéré que ni l’UERSS, ni les USA, ni la France ne le sont au vu des trafics, des magouilles, et des ingérences pour l’élection de biden (a cette occasion j’ai vu ce qu’était du bourrage d’urne), de porochenko, celle de zelenski ( deux milliards dépensés par le gouvernement américain) , et en Géorgie ou en Bulgarie, etc, etc .

    • @dudu : difficile pour beaucoup d’avoir une vision qui sort des sentiers battus. La propagande et les « on dit » tiennent souvent lieu de base de vérité aux détriment de la recherche et de l’expérience personnelle.

  5. Les Russes vont continuer à dilapider les richesses minières de ce pays, comme ils l’ont fait par le passé, au détriment de la population. Ils repartiront lorsqu’il n’y aura plus rien à voler. Pauvres Malgaches, qui n’avez rien compris au film. Tant pis pour vous.

    • vous avez raison, ayant vécu un peu a Madagascar, j’avais a l’époque constaté la dilapidation des « trésors » de l’ile, en particulier du bois, des millions de M3 de bois précieux, ont été volés laissant des collines entièrement déboisées, et livrées au ravinement des pluies très abondantes, décidément ce pauvre pays, qui est de par sa nature, un peu la « mémoire » de notre planète est de nouveau entre de bien vilaines mains

    • @Scolopandre : pensez vous que la Russie ait besoin de « dilapider » les richesses minières d’autrui alors qu’elle dispose sur son sol de gisements divers lui permettant d’exporter. Dans ce genre d’affirmation citer la référence des sources est souhaitable.

  6. Bon. Des gens qui réduisent au silence leur Conseil constitutionnel peuvent-ils être foncièrement mauvais ? Il faudra faire pareil en France.

    • R HOOD: avant de faire de tels commentaires, je crois qu’il faut connaitre le pays, son état actuel, je vous rappelle, un des pays les plus pauvres du monde, et son peuple, et après cela, je suis certain que votre commentaire aura changé du tout au tout, soutien total a ce peuple merveilleux.

    • je suis tout à fait d’accord avec vous ,j’ai toujours la nostalgie de ce pays où j’ai passé toute ma jeunesse et jeune adulte, et voir ce pays partir en miettes…..cela m’attrise.

  7. Il y a 50 ans que Madagascar s’enfonce, en fait depuis Ratsiraka pour lequel une certaine France à eu les yeux de Chimène. Quant aux Russes, ils font des va et viens en Afrique depuis ses diverses indépendances. Et, vu le nombre de leurs assassinats, la protection des chefs d’Etat par des prétoriens, Russes ou non, y est plutôt illusoire. Ayant considérablement augmenté, la population malgache n’est guère en situation de profiter de ses grandes qualités. Alors, un régime autoritaire de plus sous contrôle d’un pays étranger. Triste constat.

    • L’ Afrique c’es « putsch et/ou confiscation du pouvoir ». Il n’y a qu’à voir le Cameroun … bien que le Sénégal soit un contre-exemple où la démocratie s’en tire pas mal.

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