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Audio - Culture - Editoriaux - Entretiens - Histoire - Musique - Société - 2 novembre 2017

“Avec la crémation, on efface un peu plus la mort du paysage”

Guillaune Prunier-Duparge analyse l’évolution des pratiques funéraires des Français qui traduisent un effacement de la mort. Dans la France rurale, la croyance – notamment catholique – demeure et les paroisses s’organisent, malgré le manque de prêtres, pour continuer l’accompagnement chrétien des morts et des familles en deuil. Mais en ville, on demande de plus en plus une simple “prestation funéraire”. De même, l’augmentation des crémations (40 % contre 60 % d’inhumations) entraîne un effacement physique et spirituel de la mort.

Guillaume Prunier, vous êtes conseiller funéraire depuis 2009.
Quelle impression avez-vous du rapport qu’ont les Français avec la mort ?
Cette vision a-t-elle évolué ces dernières années ?

Nous avons à faire aujourd’hui à deux types de comportements.
Dans les grandes villes, et parfois même dans les milieux ruraux, nous observons un recul général des croyances, toutes confessions confondues. C’est un fait. Surtout dans les grandes villes, nous avons à faire à des consommateurs de services funéraires. Les personnes qui ont besoin de nos services viennent nous rencontrer dans les agences et nous demandent une estimation tarifaire. Or nous ne donnons pas d’estimation, mais des devis précis et détaillés. Ce sont des devis complets conformes à la loi et au droit de la consommation. Nous leur expliquons clairement le détail de nos prestations funéraires.
En revanche, en milieu rural, nous constatons une plus forte présence des croyances. Je pense aux croyances chrétiennes qui sont majoritaires. Il y a donc un passage dans un édifice religieux, principalement l’église.

Si je comprends bien vos propos, il y aurait une fracture entre urbains et ruraux, avec plus de croyants en périphérie que dans les villes, et on demanderait finalement aux agences funéraires de remplacer le curé.

Cela existe de plus en plus.
Il y a 40.000 communes pour seulement 15.000 prêtres en activité.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Nous n’avons plus assez de prêtres catholiques pour l’exercice d’une cérémonie funéraire dans les églises.
De ce fait, les diocèses ont mis en place depuis bien longtemps des équipes laïques d’accompagnement des funérailles.
Elles procèdent à des bénédictions avec l’autorisation de l’évêque du diocèse.
En ce qui concerne l’accompagnement extérieur à l’édifice religieux ou non religieux, le maître de cérémonie des pompes funèbres est là pour animer des cérémonies neutres, complètement laïques.
On doit observer la stricte neutralité dans notre profession.
Je prends l’exemple des cérémonies civiles qui sont de plus en plus demandées.
Dans cette situation, le conseiller funéraire est apte avec la famille à créer une cérémonie sur mesure et à animer cette cérémonie civile avec des morceaux de musiques ainsi que des textes choisis par les familles.

Avez-vous l’impression qu’il y a une désacralisation du métier et votre service est-il considéré comme une simple prestation commerciale?

Le métier a évolué très rapidement, car le sens sociologique des funérailles a beaucoup évolué dans l’esprit des gens.
Nous le remarquons lors de l’accompagnement d’un défunt jusqu’à sa dernière demeure que ce soit par inhumation ou crémation, le à sens à vraiment changé dans l’esprit des gens.
C’est dans l’éducation, dans la culture.
Il n’y a pas si longtemps que cela, on emmenait les enfants dans le cimetière pour y déposer des fleurs, entretenir les tombes ou se recueillir. Aujourd’hui, les jeunes vont de moins en moins dans les cimetières pour se recueillir ou pour rendre hommage à leurs défunts.
Le développement des jardins cinéraires permettant de répandre les cendres des défunts crématisées a réduit le nombre de tombes.
Il n’y a alors plus vraiment d’endroit pour se recueillir. C’est un endroit dépersonnalisé puisqu’on y trouve les cendres de tout le monde.

Y aurait-il une volonté d’éloigner la mort des moeurs de la société ?

La crémation est une pratique en augmentation. Nous sommes aujourd’hui à 60 % d’inhumation et 40 % de crémation.
Il y a des passages à l’église suivie d’une crémation, mais il y a aussi des crémations tout court avec dispersion des cendres soit en pleine nature, soit dans un espace funéraire ou encore avec la dépose de l’urne dans un columbarium.
On aurait tendance à penser qu’en supprimant complètement les cimetières on supprime le livre d’histoire de notre passage sur terre.
Le cimetière c’est la trace historique de notre passage sur terre.
En supprimant les tombes et les lieux de recueillement, on en arrive à désacraliser la mort, mais aussi à supprimer la trace historique de notre existence.
C’est un fait sociologique avant même d’être un fait religieux.

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