Que nous arrive-t-il ? Que nous est-il arrivé ? Commencent à se dire quelques esprits que le confinement n’a pas totalement privés d’oxygène. Pas moins de vingt-six mille décès à ce jour, religieusement comptabilisés par un Pr Salomon fidèle au rendez-vous de 19 h ! Vingt-six mille, cela n’est pas rien et nous nous garderons de toute espèce de désinvolture à leur encontre. D’autant plus que nombreux furent ceux qui décédèrent dans la solitude de leurs établissements hospitaliers, interdits de visite et de présence de leurs proches. Et combien d’autres ne purent bénéficier de soins adaptés de la part d’un système de santé en limite de rupture ?

Que nous est-il arrivé ? Paralyse-t-on un pays, un continent entier, pour la grippe saisonnière, le tabagisme, le cancer de la peau ? La sixième puissance du monde n’avait-elle pas tous les atouts pour prendre les meilleures décisions ? Cependant, empêchés par une centralisation excessive, les responsables locaux, départementaux… ne disposaient pas de marges de manœuvre pour adapter les mesures à leur contexte. Si le Haut-Rhin et l’Oise relevaient de mesures drastiques, fallait-il imposer celles-ci à tout le pays ? L’État, au sommet, décide. Les agences régionales de santé, chevilles ouvrières, mettent en œuvre et les instances locales appliquent. Cela fonctionne par temps ordinaires, mais quand les organes de presse, en théorie chargés d’une information pluridisciplinaire et factuelle, se focalisent sur la crise et constituent une sorte de cour d’instruction permanente, ce n’est plus la même chanson.

Ce furent deux mois d’émotion pure et continue, tous les autres sujets relégués dans l’insignifiance. Les responsables politiques jusqu’au Président se voyaient cités à comparaître et sommés de rendre compte. La peur gagnait tous les étages. Empêcher la mort de saisir par le virus faisait oublier que la mort avait cent autres moyens de saisir et qu’elle s’employait à escalader les murailles dégarnies. Jamais, de mémoire d’homme, on n’aura vu le monde médiatique créer une telle distorsion autour d’un phénomène sanitaire. Une panique de cette nature était-elle pensable, il y a cinquante ans ? Sous couvert d’information, les médias ont multiplié les propos inquiets des seuls experts du monde médical et les images d’ambulanciers qui se ruaient sur les urgences, entretenu une sorte de psychose et mis en tension l’opinion publique.

La belle affaire ! D’une crise de saison, ils ont fait la crise du siècle, mais tu les conséquences autrement désastreuses de la paralysie. Il faut avoir beaucoup d’aplomb et d’estomac pour garder la tête froide et résister à tant d’injonctions. L’équipe au pouvoir, très amatrice, n’avait ni l’un ni l’autre, sa communication était chaotique, et, tantôt désinvolte, tantôt affolée, elle a perdu un temps précieux et pris la décision la plus violente qui soit, celle du confinement ! Même pour la peste, on se contentait de mettre en quarantaine. Mais, last but not least, il est à craindre que les mêmes causes ne produisent les mêmes effets lors du déconfinement. La centralisation du pays empêche d’agir ceux qui sont les mieux à même d’apprécier les situations locales et particulières. Et là où il faudrait audace et courage, voire prise de risque, les responsables songent avant tout à se couvrir des foudres de l’appareil juridique dont, décennie après décennie, ils n’ont cessé d’étoffer l’arsenal, sous la pression du reste d’une opinion publique à la fois prompte à monter aux barricades et avide d’État-providence.

« Quand un peuple n’a plus de mœurs, il fait des lois », déplorait Tacite. L’État est partout, omniprésent, protéiforme, aussi malhabile qu’un géant englué dans les sables mouvants. Il confisque, de surcroît, presque tous les leviers. Et lorsque survient un événement contraire comme une pandémie, il ne manque pas d’« experts » de l’information continue pour commenter la tétanie, à laquelle ils contribuent pourtant.

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