Le projet de loi approuvé au dernier Conseil des ministres proroge l’état d’urgence sanitaire instauré par la loi du 23 mars 2020, pour une durée de deux mois, soit jusqu’au 24 juillet. Cela commence à faire beaucoup et l’on se souvient que l’état d’urgence contre le terrorisme, très récent, avait été appliqué pendant deux ans à partir de novembre 2015. Le recours de plus en plus fréquent à cet état d’exception qui limite les droits et les libertés crée une morne habitude dans la population qui n’est évidemment pas compatible avec l’esprit collectif qui rend vivante une démocratie.

Il faut se souvenir de la vision quasi prophétique de Tocqueville lorsqu’il disait « imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde… Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. » L’urgence devant un ennemi mobilise encore la nation. Devant un virus, elle replie au contraire chacun chez soi, en laissant l’État s’occuper de tout. Pour ceux qui connaissent le véritable sens du mot « libéralisme » qui implique une défense des libertés individuelles et publiques, il va de soi que cette parenthèse n’est pas libérale et que le gouvernement qui s’y complaît ne l’est pas davantage.

Il ne suffit pas d’avoir des amis milliardaires, d’être soutenu par leurs journaux, et d’avoir pris quelques mesures favorables à la propriété mobilière et aux entreprises (tout en maintenant un niveau de dépense publique et de prélèvements obligatoires typiquement socialiste) pour être libéral, il faut aimer les libertés ! Le comportement de l’exécutif dans la répression des gilets jaunes, sa volonté de maîtriser l’information, son obsession des « fake news » dont il n’a pas, lui-même, été avare à propos des tests ou des masques sont des signes inquiétants. La prolongation excessive de l’urgence sanitaire, dans l’espoir de faire revenir ensuite « les jours heureux », appartient bien à ce paternalisme que craignait Tocqueville !

La Commission nationale consultative des droits de l’homme a émis plusieurs avis très réservés sur l’état d’urgence sanitaire. Elle rappelle que la loi du 23 mars confère à l’exécutif le pouvoir de limiter les libertés individuelles et collectives et, donc, écorne sérieusement l’État de droit dont on nous rebat les oreilles en pointant d’un doigt accusateur les prétendus régimes « illibéraux ». La démesure du confinement et des atteintes à la liberté d’aller et de venir, avec les conséquences économiques et sociales qui en découlent, visait moins la « catastrophe » sanitaire que l’insuffisance des moyens réunis par l’État pour résister à une menace à laquelle d’autres pays ont fait face sans remettre en cause pendant un temps aussi long les libertés fondamentales.

Plus grave encore pour la confiance en nos institutions est le fonctionnement, a minima, du Parlement, plus que jamais réduit à n’être qu’une chambre d’enregistrement, alors qu’il devrait aussi être l’instance de contrôle du gouvernement. Ce sont les commissions parlementaires qui devraient, notamment, encadrer la « stratégie » gouvernementale. Or, on voit celui-ci entouré d’une myriade d’instances, de comités et de conseils dont les missions se chevauchent et dont les membres sont désignés sans transparence. Il y a une Haute Autorité de la santé, autorité administrative indépendante, qui devrait informer et conseiller le pouvoir dans ce domaine, mais il y a aussi un Haut Conseil de la santé publique… Et on a cependant créé deux organes, le Comité scientifique et le Conseil d’analyse, de recherche et d’expertise. Qui a décidé de leur composition, et pour quels motifs ? Les liens de certains de leurs membres avec des laboratoires font naître des soupçons bien légitimes…

Asthénie en bas d’un « peuple » suspendu entre les deux tours d’une élection municipale en grande partie vidée de sa sincérité par un taux d’abstention inouï, et opacité en haut… La démocratie est éclipsée ! La démocratie aussi peut-être « euthanasiée », tuée en douceur dans l’hébétude du peuple !

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