Librement adapté du livre Leave No Traces, de Cezary Łazarewicz, le dernier film en date de Jan Paweł Matuszyński, Varsovie 83, connaît en ce moment une sortie confidentielle dans les salles françaises. Le cinéaste revient pourtant avec intérêt sur les années noires du régime de Jaruzelski au début des années 80 lorsque, craignant une invasion soviétique en en réaction au pouvoir grandissant du syndicat Solidarność, les autorités du pays instaurèrent l’état de siège. Jaruzelski souhaitant éviter à tout prix le scénario-catastrophe de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, il décida de renforcer l’appareil judiciaire du régime et d’employer les grands moyens : arrestations arbitraires, tortures, internements sans procès, condamnations de militants d’opposition, censures en tous genres, etc.

C’est dans ce contexte bien particulier que débute le récit du film. Tiré d’une histoire vraie, Varsovie 83 revient sur un scandale d’État dont les principaux responsables n’ont toujours pas été condamnés à ce jour.

Le 12 mai 1983, alors qu’ils s’apprêtaient à fêter la fin des premières épreuves du bac, Grzegorz Przemyk, fils d’une poétesse et militante anticommuniste régulièrement menacée par le régime, et Jurek Popiel sont arrêtés par la Milice citoyenne, place du Château, à Varsovie. Motif de l’interpellation : Grzegorz n’a pas ses papiers d’identité…

Les deux jeunes sont emmenés au poste, où Grzegorz est passé à tabac par sept miliciens sous le regard impuissant de son ami, et relâchés. Deux jours après, Grzegorz Przemyk succombe à ses blessures. Seul témoin des faits, Jurek Popiel – Cezary Filozof dans la véritable histoire – décide de porter plainte avec son avocat et le soutien des médias étrangers et, dès lors, se met en branle tout un système médiatico-judiciaire visant par les moyens les plus pervers à le discréditer et à le décourager d’aller jusqu’au bout. Les autorités font d’abord fi d’une dizaine de rapports d’expertise sur l’état de de la victime, produisent des faux, cherchent à faire passer dans la presse les deux jeunes pour des drogués agressifs, puis pour des homosexuels clients de prostituées (!), menacent la mère de Jurek d’interdiction professionnelle en mettant en doute la validité de son diplôme d’artisan, placent son domicile sur écoute, exhument la relation sentimentale qui liait jadis Jurek et la mère de Grzegorz, rejettent finalement la responsabilité des coups mortels sur deux pauvres infirmiers qui avaient pris en charge la victime de la sortie du commissariat jusqu’à l’hôpital – infirmiers qui seront alors contraints par la menace d’avouer leur « faute » –, et travaillent psychologiquement le père de Jurek pour le monter contre lui…

Proche du cinéma de Costa-Gavras, à mi-chemin entre Au nom du père, de Jim Sheridan, et Les Séminaristes, d’Ivan Ostrochovský, Varsovie 83 expose, dans une mise en scène âpre et millimétrée, les méthodes insidieuses d’intimidation et de manipulation des régimes communistes pour falsifier le réel et faire taire les récalcitrants. Tourné sur pellicule 16 mm, le film bénéficie de surcroît d’un travail d’image époustouflant, contribuant par ses couleurs ternes à crédibiliser cette reconstitution du début des années 80 en de l’Est. Le tout renforcé par une musique oppressante et discrète suggérant à tout instant la menace qui plane sur Jurek et sa famille.

Un bémol, cependant : dans la mesure où le scénario fait le choix de se restreindre aux seuls faits des années 1983-1984 et s’arrête au premier procès, on se demande si le réalisateur Jan Matuszyński n’aurait pas eu intérêt à élaguer encore davantage ; 2 h 40, ça fait long, pour ce type de récit. On ressort de la salle complètement sonné avec l’envie de respirer un grand coup.

4 étoiles sur 5

13 mai 2022

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