Il y a quelque chose d’exaspérant, chez . Toujours en phase avec son époque, les thématiques de ses films trouvent naturellement écho à l’imaginaire intellectuel progressiste. Pourtant, Ozon est loin d’afficher une posture militante, il fait ses films dans son coin, selon son inspiration réelle, avec sincérité, et ne cherche pas particulièrement à plaire aux élites. Hélas, il plaît. On aimerait donc naturellement haïr son cinéma, mais l’on n’y parvient pas, car le type est un génie, quoi qu’on en dise…

Il est toujours désagréable d’admettre le talent d’un adversaire idéologique, mais celui-ci met tellement de candeur à l’ouvrage que l’on a bien envie de baisser les armes.

Avec , ce sentiment est plus vivace que jamais. Le réalisateur porte à l’écran le roman d’Aidan Chambers, La Danse du coucou, qu’il rêvait déjà de mettre en scène lorsqu’il avait 17 ans, en 1985… « Si un jour, pensait-il alors, je fais un long-métrage, mon premier film sera l’adaptation de ce roman. ». Il aura pourtant fallu attendre 22 longs-métrages avant de s’atteler à ce vieux projet, le temps sans doute d’acquérir le savoir-faire nécessaire.

Choisissant pour cadre la ville côtière du Tréport, à la limite entre la Normandie et le Pas-de-Calais, François Ozon ressort du placard la pellicule 16 mm et parvient d’un bout à l’autre du récit à sublimer la tristesse de ces rues aux habitations de briques rouges, figées dans le temps, pour nous raconter avec nostalgie un drame sentimental survenu au cours d’un été, au beau milieu des années 80.

Lors d’une virée en mer, le bateau d’Alexis, seize ans, chavire. Sauvé in extremis par David, à peine plus âgé, le jeune homme est recueilli chez lui et fait dorénavant l’objet d’une rare attention. Les nouveaux amis deviennent rapidement inséparables sous l’œil bienveillant de la mère de David et envisagent l’été sous les meilleurs auspices. Néanmoins, victime de leurs aspirations contraires, et des « intrus » venus s’immiscer entre eux, leur relation s’avérera destructrice…

Lorsqu’on associe, dans l’imaginaire collectif, l’homosexualité et les années 80, c’est très souvent pour évoquer le SIDA. Il n’est ici pas question de cela, bien que la mort, planant au-dessus du récit, menace à tout instant cette nouvelle idylle. Ozon évite soigneusement tous les clichés auxquels on pourrait s’attendre et refuse de s’appesantir sur la problématique de l’homosexualité, qui ne constitue à aucun moment un enjeu du film ni le moindre questionnement chez les personnages. De telle manière que le scénario fonctionnerait aussi bien avec un couple hétérosexuel. C’est ce qui rend probablement ce film plus mûr et plus légitime qu’une œuvre bassement militante et provocatrice comme en est coutumier le cinéma haussmannien, friand de plans chauds et gluants éclairés aux néons roses. Le curseur, d’ailleurs, n’est pas tellement mis sur les aléas de la relation sentimentale – celle-ci, filmée avec pudeur, prend fin très tôt dans le récit – que sur le travail de reconstruction du personnage d’Alexis à travers l’écriture, et sur sa volonté d’honorer les dernières volontés de David.

Malgré quelques anomalies sociologiques – on peine à croire à cette famille juive propriétaire d’un magasin de pêche au Tréport –, François Ozon livre un film poétique et solennel d’une rare intensité où les sentiments subsistent après la mort et où les promesses que l’on fait aux défunts nous engagent corps et âme. Sans doute le casting est-il pour beaucoup dans cette réussite. Félix Lefebve et Benjamin Voisin surclassent largement les pseudo-valeurs montantes de leur génération. On les suivra donc de près dans les années qui viennent, et on leur souhaite bonne chance dans le cinéma.

4 étoiles sur 5

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