Porté une première fois à l’écran par David Lynch, en 1984, le roman de Frank Herbert Dune avait subi, si l’on en croit ses aficionados, une véritable trahison, entre dénaturations et simplifications à outrance. L’échec commercial et critique du film fut tel que la perspective de voir un jour poindre une nouvelle adaptation de la saga relevait purement et simplement du fantasme. On sait qu’Alejandro Jodorowsky avait médité la chose dans les années 70, puis Ridley Scott qui jeta l’éponge au bénéfice de David Lynch. Enfin, dans les années 2000, Peter Berg, Neill Blomkamp, Neil Marshall et Pierre Morel ont tous été en lice, à un moment donné, pour transposer la saga au cinéma.

Denis Villeneuve a relevé le défi. Très attendu des amateurs de science-fiction, son film en est aujourd’hui à sa troisième semaine d’exploitation. Scénaristiquement, le réalisateur se cantonne à l’adaptation de la première partie du premier roman, estimant sans doute avoir déjà suffisamment de matière sous la main ; autant dire que les producteurs ambitionnent, à terme, une grande fresque qui rivaliserait avec Star Wars, autre monument de la science-fiction dont le créateur George Lucas a toujours revendiqué son admiration pour l’œuvre de Frank Herbert…

Complexe, touffu, le contexte général de l’histoire est rendu intelligible par Denis Villeneuve alors que David Lynch s’était cassé les dents sur ce point avec sa propre adaptation.

L’histoire ? En 10191, le duc Leto Atréides se voit confier par l’empereur Shaddam IV la gestion de la planète Arrakis. Surnommée « Dune », cette terre désertique mais riche d’une épice aux multiples vertus, permettant entre autres les voyages interstellaires, suscite la jalousie de la Maison Harkonnen qui avait auparavant le privilège d’administrer les lieux. Exacerbant les rivalités entre Harkonnen et Atréides, Shaddam IV espère ainsi se débarrasser des seconds, devenus trop influents à son goût. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que le fils de Leto Atréides, Paul, est voué à un destin singulier aux côtés des Fremen, le peuple autochtone d’Arrakis qui voit en lui un messie, le « mahdi », venu le libérer des puissances coloniales…

Le récit a tout pour plaire à un esprit moderne : sous des atours de récit initiatique, il donne la part belle à la figure de l’adolescent ombrageux en proie au monde des adultes, et l’érige en défenseur du Bien face à un ordre arbitraire et inique. En exaltant le narcissisme du jeune lecteur/spectateur qui s’identifie à un « élu », à un sauveur moralement supérieur, Frank Herbert pose fièrement sa pierre à l’édification de l’enfant-roi, lequel aurait évidemment quelque légitimité à remettre tout son petit monde à sa place… À une époque où, promu à des fins mercantiles par la publicité, le jeunisme nourrit chez nos contemporains un tel refus de grandir que règne en maître la figure postmoderne de « l’adulescent », le succès public de Dune va de soi.

Publié en pleine vague de décolonisation, en 1965, le roman témoignait de préoccupations politiques que l’on retrouve naturellement dans le film et qui ne manqueront pas de flatter, au passage, la mauvaise conscience narcissique de l’Occident. Un Occident toujours prompt à battre sa coulpe et à promouvoir la haine de soi, conformément à la pensée . Comme quoi cette épopée coloniale du XIXe siècle nous aura coûté bien cher, et nous n’avons pas fini d’en payer l’addition…

Mais le film arrive avec trente ans de retard pour l’image du héros blanc et « bien né » qui prend sous sa protection les populations opprimées/colonisées/immigrées (un casting largement métissé). On l’a vu avec Black Lives Matter : dorénavant, ces populations rejettent le protecteur blanc issu de la gauche bourgeoise et désignent leurs propres leaders parmi leurs semblables afin de ne plus se faire voler leurs combats. Le fait que Paul Atréides, dans une œuvre produite en 2021, prenne la tête des Fremen a quelque chose d’anachronique. Le film aura au moins le mérite de témoigner des illusions passées…

Au-delà de ses discours idéologiques, Dune est visuellement réussi, bien que ses paysages désertiques sur-esthétisés fleurent bon la publicité pour le parfum ou les voitures. Froid, il tend à brider toute implication émotionnelle du spectateur au point que l’on se fiche totalement du sort des personnages. Une œuvre de plasticien, désincarnée.

 

1 étoile sur 5

1 octobre 2021

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