Editoriaux - Histoire - 2 décembre 2019

Austerlitz n’a servi à rien de durable…

Le 2 décembre est une date « bonapartiste ». Couronnement de l’empereur Napoléon Ier, en 1804, victoire d’Austerlitz, en 1805, et coup d’État, en 1851, qui va permettre au neveu de devenir Napoléon III.

L’invraisemblable succession de révolutions, de coups d’État, de régimes fait du XIXe siècle le plus consternant de l’Histoire de France jusqu’alors. Pendant que l’Angleterre colonisait la planète, que l’Allemagne s’unissait et gagnait la prépondérance européenne, que les autres populations du continent croissaient et émigraient, notamment en Amérique, la France, contente d’elle-même et jouissant universellement d’une réputation acquise par sa langue, sa culture, son histoire et ses « valeurs », s’agitait sans cesse en croyant toujours détenir l’avenir du monde et tâchait de compenser ses défaites en Europe et son amoindrissement par la conquête de vastes déserts à l’extérieur. En fait, même en un sommeil agité et plein des rêves d’une gloire passée, elle s’endormait sur de brillants lauriers.

Or, ces brillants lauriers sont souvent liés à l’image de Napoléon. Si on reprend les trois « 2 décembre », c’est bien sûr Austerlitz qui brille le plus légitimement. C’est l’une des plus splendides victoires de l’Histoire, où l’empereur a fait preuve d’un génie tactique et stratégique sans pareil face aux Autrichiens et aux Russes. Qu’on refuse de célébrer le souvenir de cette éclatante victoire, comme le fit Chirac naguère, est stupide car il faut qu’un peuple soit fier de ce passé qui l’a construit. Mais il faut demeurer lucide : Austerlitz n’a servi à rien de durable, car quelques semaines auparavant, le 21 octobre, c’était Trafalgar, l’une des défaites infligées par les Britanniques à la marine française, et la plus décisive, car elle conduit immanquablement à Waterloo dix ans plus tard. La France ne s’est, en fait, jamais relevée de l’épuisement dans lequel l’a plongée l’épisode napoléonien. Le faste du sacre du 2 décembre 1804 est surtout un monument de vanité. La plupart des mesures positives que l’on doit à Bonaparte avaient été prises sous le Consulat, et la paix d’Amiens en 1802 aurait pu assurer un autre avenir si le dictateur avait, comme Monck en Angleterre, rétabli la monarchie légitime. Malheureusement son « ombre brillante » a obscurci tout ce qui a succédé. « L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré […] Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs […] entretient leurs vielles plaies […] les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution… », écrivait Paul Valéry. La centralisation administrative, le protectionnisme économique, la censure intellectuelle ont étouffé la France sous le Premier Empire, et malgré tout son talent, Zemmour n’est pas Chateaubriand, qui a donné de cette période de notre Histoire une vision plus juste.

Les conséquences les plus néfastes de la nostalgie napoléonienne ont été de juger médiocres les régimes suivants, de croire à la puissance inégalée de notre armée et de conduire à la restauration de l’Empire. Napoléon III n’avait en commun avec son oncle qu’une désespérante ignorance dans ce qu’on appelle aujourd’hui la géopolitique, qu’ils encombraient l’un et l’autre de rêves et d’abstractions. Avec application, ils ont permis la réunification de l’Allemagne et de l’Italie que les Bourbons avaient morcelées le plus possible à nos portes. Faisant la guerre inutilement à ceux qui devaient être géographiquement nos alliés, Russes et Autrichiens, allant jusqu’à Moscou ou à Mexico pour chercher une vaine gloire, ils ont tous deux conclu par un désastre tel que la France n’en avait pas connu depuis la guerre de Cent Ans… dont elle s’était relevée.

Alors, on pourra vanter le développement économique et les modestes progrès sociaux du Second Empire, comme le fera Philippe Séguin. Croit-on vraiment qu’un autre régime ne les aurait pas aussi bien réalisés ? À la fin du siècle, l’Angleterre et l’Allemagne étaient passées devant !

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