Dans un État jacobin comme le nôtre, que sa situation administrative individuelle soit irréprochable est la priorité du citoyen respectueux des injonctions normatives, fussent-elles absurdes, édictées par de zélés fonctionnaires présumés de droit divin. La période de confinement ne déroge pas à cette règle. L’apostrophe Ausweiss bitte!, qui émaille certains films sur l’Occupation, se rappelle à notre bon souvenir quand nous remplissons l’attestation dérogatoire qui permet d’échapper à ce confinement, que ce soit par devoir ou par nécessité. 

Il est cependant des personnes qui ne peuvent être confinées chez elles, faute de disposer d’un chez-elles : les clochards, rebaptisés « sans domicile fixe » dans notre époque où le politiquement correct impose de travestir jusqu’au vocabulaire. Alors, ils restent à la rue. Espérons qu’ils ne sont pas victimes de harcèlement policier pour défaut d’attestation ou non-respect du confinement ! 

Une amie très active au sein des maraudes organisées par l’, à , m’a raconté au téléphone. À , ces maraudes dépendent largement, en temps ordinaire, du SAMU social, qui gère et attribue les hébergements d’urgence et fournit une grande partie des aliments distribués. Le SAMU social a annoncé mettre en veilleuse ses activités : l’hébergement d’urgence propagerait l’épidémie. 

Le 17 mars au matin, juste avant le confinement, mon amie est allée profiter de ses derniers instants de liberté pour circuler à vélo dans un Paris qui anticipait déjà cette « distanciation sociale ». Elle a croisé le chemin d’un clochard qu’elle avait pris en charge peu auparavant. En discutant avec lui, il lui a dit qu’il n’avait pas mangé depuis deux jours. Alarmée par cette situation, elle en discute avec les responsables et organise une maraude au pied levé, sans possibilité de proposer un hébergement, mais afin de fournir une aide alimentaire aux personnes vivant dans la rue, et aussi de ne pas les abandonner à eux-mêmes : le contact humain, respectueux et aussi chaleureux que possible, même à distance, fait partie des besoins de ces populations fragiles. Le soir même, le constat est sans appel : à peu près trois fois plus de contacts qu’en une soirée ordinaire, des qui redemandent de la nourriture parce qu’ils ont faim. Manifestement, l’assistance quotidienne « hors maraude » dont ils bénéficiaient par les gens des quartiers où ils vivent ne fonctionne plus. 

Face à la dégradation de cette situation, l’Ordre de Malte organise une montée en puissance de son dispositif : les maraudes sont rétablies, leur fréquence passe de quatre soirs par semaine, d’habitude, à matin et soir sept jours par semaine. Un appel à volontaires est lancé et des jeunes répondent présent, même parmi ceux qui n’ont jamais maraudé. Des appels à la générosité sont lancés, certaines entreprises font des donations en nature. Sodebo, la première à bouger, a donné 800 sandwichs et a récidivé depuis. D’autres ont suivi. La mairie de Paris a ouvert à l’Ordre de Malte ses réfrigérateurs du XVe arrondissement pour le stockage des denrées à distribuer. 

Les conditions de vie des clochards risquent pourtant de se dégrader encore. Effet du confinement, les déchets alimentaires plus qu’abondants qui jonchent habituellement le pavé parisien ne sont plus là, et les rats eux aussi souffrent de la faim : ils se font plus agressifs et n’hésitent pas à disputer aux SDF leurs maigres réserves. 

Fort heureusement, dans une société où l’individualisme à outrance est promu depuis plusieurs décennies, il est possible de mobiliser les énergies pour une cause altruiste. D’autres associations ont repris, elles aussi, leurs maraudes depuis. Bon courage à tous et merci à elles !

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