Editoriaux - Réflexions - Société - 7 décembre 2019

Attention, fragile !

On connaît cette réplique souveraine d’Arletty, dans Les Enfants du Paradis, se frottant les poignets, une fois ses menottes enlevées, et jetant à la ronde son regard lumineux et moqueur. L’adjectif, dans sa bouche, a une telle ironie que Madame Schiappa aurait accusé Garance de féminicide mental. À présent, le mot « fragilités » désigne d’étranges défaites.

Dans l’Éducation nationale, le mot est un cache-misère pour deux réalités différentes. Démuni face aux carences de ses élèves dans les matières fondamentales, le professeur ne trouve que le mot « fragilité » au moment de rédiger le bulletin trimestriel : « De la bonne volonté. Ensemble fragile. » Et ainsi de suite au fil des années. Pourtant, il aurait suffi, parfois, de si peu pour guérir certaines fragilités ! Par exemple, au lieu d’une indulgence coupable, un apprentissage rigoureux de la langue et de l’écriture. Du par cœur. Le rapport PISA confirme ces fragilités : seul Benjamin Griveaux affiche un optimisme solide. Au rebours, l’administration accusera de « fragilité » le professeur qui craque face à une classe violente. Alors qu’une discipline au long cours éviterait en partie une capitulation.

Dans la vie politique, on a le souci incessant des plus fragiles (à qui un peu plus d’argent suffirait pour que leur état se consolide). Dans l’Église, « les plus fragiles » ont remplacé les pauvres de Vincent de Paul, et le mot « fragilité », le mot « péché ». Pour éviter de nous « culpabiliser », on parle de notre fragilité. Alors qu’un péché vu en face, avec une roue des péchés, est roboratif – à tout péché miséricorde -, que faire face à une fragilité congénitale sinon attendre que tout s’écroule ? Plus question d’être premier de cordée ! On est condamné à une médiocrité spirituelle. Les saints seraient des hommes comme tout le monde. Notre charité exceptionnelle s’exprimerait dans un sourire au prochain. Dans les cours de justice internationale, une casuistique compassionnelle, d’origine anglo-saxonne, a remplacé une législation jugée trop difficile. Dans la vie intellectuelle, morale, spirituelle, l’effort n’est pas valorisé. Or, l’âme, également, est gymnaste. Quant à l’héroïsme, il ne ferait plus partie de l’être humain ? Une vie donnée pour la patrie serait une vie « perdue » ? « La vie est une chose grave : il faut gravir. » On prête cette phrase au poète Reverdy.

Enfant, j’aimais que tout fût solide autour de moi : la maison, le lycée, l’enseignement. J’aimais les ponts et les murs ourlés de mousse. Les repas à heure fixe et l’interdit. J’aimais les cours structurés dont les débats étaient exclus. Et j’avais appris, dans une parabole, que Dieu, loin de se complaire dans nos fragilités, aimait les maison bâties sur du roc qui ne s’effondrent pas au moindre glissement de terrain.

« Attention, fragile ! » Les femmes ni la porcelaine ne sont plus fragiles, c’est connu : le monde a tellement changé ! Fragiles, seuls certains colis le sont encore. La nature humaine, elle, est plutôt coriace. On dira que je suis essentialiste. Que « la nature humaine » n’existe pas. Après la mobilité, est-on condamné à une fragilité à vie ? À des « fragilités… à consolider », comme le disait un bulletin écolier ?

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