La plaque commémorative du « Jardin Arnaud-Beltrame » à le présente comme « victime de son héroïsme ». Confusion de sens ou récupération idéologique dans une société malade de victimisation à outrance, cette expression est à côté de la plaque.

Car le colonel Beltrame n’est pas une victime qui aurait subi involontairement les conséquences d’une agression. Il l’a délibérément détournée d’un otage sans défense vers lui-même, conscient du danger auquel il s’exposait d’autant plus en sa qualité de gendarme et pourtant – ou plutôt, donc – prêt à l’affronter, sans soumission ni évitement.

Cet engagement ultime se nomme le sens du devoir.

Car le colonel Beltrame ne s’est pas offert en sacrifice pour mourir le 24 mars 2018. Lorsqu’il a pris la décision de se substituer à un otage, il avait l’intention et l’espoir de poursuivre sa vie ici-bas. C’est ce qui distingue foncièrement ce don volontaire de soi du suicide de terroristes drogués et trop lâches pour affronter seuls l’au-delà.

Ce geste d’extrême courage se nomme l’héroïsme.

Or, le colonel Beltrame ne peut être « victime de son héroïsme ». Sujet libre et volontaire, il a pleinement consenti à l’objet de son acte dont il a assumé les conséquences, ce qui est très différent, initiative subsumée par une exigence radicale de mission remplie, animée par une foi chrétienne qui incite au dépassement de soi. En cela, il a vaincu l’islamiste ivre de haine.

Nous sommes tous appelés à l’héroïsme du quotidien.

Nous devons nous préparer sur tous les plans à faire de même le cas échéant, dans les situations extrêmes auxquelles nous expose l’ensauvagement croissant et généralisé de nos sociétés politiquement incontrôlées, socialement déréglées, spirituellement dévitalisées. Les occasions sont diverses, quoique rarement aussi spectaculaires.

Pour exemple, l’acte d’ultime courage posé par la psychanalyste et philosophe Anne Dufourmantelle (1964-2017), mère de famille morte en tentant de sauver de la noyade un enfant qui n’était pas le sien. En cela, elle a posé l’acte qu’elle avait si bien décrit dans le profond essai L’Éloge du risque , inspiré par Vladimir Jankélévitch qui stipule qu’on ne naît pas, et qu’on n’est pas, courageux : c’est un acte à renouveler, une vertu à cultiver.

S’il n’y a « pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jean, 15, 9-17), que penser de celui qui donne sa vie pour autrui sans le connaître, sans lien affectif et au risque de perdre les siens ? C’est la manifestation d’un engagement ultime qui peut paraître, à notre époque, « scandaleux », dans le sens premier du terme, pour une société matérialiste qui a évacué l’idée de la mort et placé la sécurité et le confort comme valeurs principales.

Ainsi, la confusion de sens induite par cette plaque est significative d’une société déboussolée et immature qui confond toutes les valeurs, qui ne sait plus distinguer le vrai du faux, le bon du mauvais, le bien du mal.

Ayons le courage de sortir de la fascination victimaire et de nous réapproprier l’idée et le sens de la mort à laquelle nous n’échapperons pas, comme nous y incite le comportement exemplaire du colonel Arnaud Beltrame, mort en héros !

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