Panthéoniser un tirailleur sénégalais : l’hommage biaisé de Villepin

"Sans la contribution de l’empire colonial, la France […] ne serait pas la même", va jusqu'à dire l'ex-Premier ministre.
Capture d'écran BFMTV
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La mémoire française est faite de gloires, de sacrifices, mais aussi de blessures et d’injustices. Parmi celles-ci, le destin des tirailleurs sénégalais occupe une place particulière. Recrutés dans les territoires de l’Afrique-Occidentale française, ces soldats ont participé aux grandes guerres du XXe siècle et payé un tribut de sang pour la France. Leur histoire mérite donc d’être connue. Mais faut-il pour autant les faire entrer au Panthéon ? C’est en tout cas la proposition formulée le 30 août 2026 par Dominique de Villepin, invité de BFM Politique.

Alors qu’il évoque son éventuelle candidature à l’élection présidentielle de 2027, l’ancien Premier ministre affirme que « la première personne que je ferai entrer au Panthéon sera un tirailleur sénégalais ». Il justifie cette proposition par ce qu’il considère comme une dette de la France envers l’Afrique et par les injustices infligées à ces anciens combattants.

Un fait historique qui ne peut être nié

Les tirailleurs sénégalais ont participé aux combats de la France durant les deux guerres mondiales. Pendant la Première Guerre mondiale, plus de 160.000 hommes furent mobilisés en Afrique-Occidentale française et près de 30.000 furent tués ou portés disparus. La proportion de morts parmi les tirailleurs africains fut comparable (autour de 22 %) à celle observée dans l’ensemble des régiments d’infanterie de l’armée française. Face à la mort, le Français et l’Africain furent égaux. Les tirailleurs sénégalais combattirent notamment à Ypres, à Verdun, au Chemin des Dames ou encore lors de la bataille de Reims. Leur sacrifice est un fait historique incontestable et il serait absurde de le nier.

La Seconde Guerre mondiale fut également particulièrement meurtrière. Les pertes des tirailleurs sont estimées à environ 17.000 hommes. Certains furent même exécutés par les Allemands après leur capture, notamment lors des massacres commis en juin 1940. À cette histoire militaire s’ajoute enfin le drame de Thiaroye, au Sénégal, en décembre 1944. Des tirailleurs rapatriés après avoir combattu pour la France furent tués par des troupes françaises alors qu’ils réclamaient notamment le paiement de leurs soldes. Le bilan officiel longtemps retenu est de 35 morts et 46 blessés.

Des monuments existent déjà pour leur rendre hommage

Reconnaître ces faits historiques, que Villepin qualifie de « dette », ne signifie pas pour autant qu’il faille ouvrir les portes du Panthéon. Depuis le 11 novembre 1920, avec l’inhumation du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe, la République dispose précisément d’un symbole à vocation universelle, destiné à rassembler les morts de la Grande Guerre au-delà de leurs origines et de leurs parcours. Sous la voûte de l’Arc de Triomphe, les mémoires du soldat africain mort à Verdun, du Breton tombé au Chemin des Dames, du paysan du Limousin disparu dans les tranchées ou du jeune Parisien fauché par les combats sont réunis en un même lieu. Le Soldat inconnu est inconnu pour permettre à chacun de se reconnaître en lui.

A la une du "Matin", 15 juillet 1913. (Source : Retronews.)

Il existe d’ailleurs des lieux spécifiquement consacrés à la mémoire des soldats africains. À Reims, par exemple, le Monument aux héros de l’Armée noire fut inauguré le 13 juillet 1924 pour leur rendre hommage. La France n’a donc pas attendu 2026 et les militants décoloniaux antiracistes pour reconnaître leur sacrifice. Ce monument constitue déjà une réponse concrète à cette question de la reconnaissance nationale qui n’est pas uniquement patrimoniale. Les cérémonies nationales continuent également d’associer les combattants africains à la mémoire des grandes guerres. Lors des commémorations du débarquement de Provence en 2024, Emmanuel Macron rappelait ainsi la participation des tirailleurs sénégalais à la libération de Toulon et rendait hommage aux soldats venus d’Afrique. La mémoire et la reconnaissance existent donc déjà.

Une promesse présidentielle qui ressemble à un calcul électoral

Il existe surtout une autre manière, beaucoup plus concrète, de reconnaître la dette évoquée par Dominique de Villepin : réparer les injustices lorsqu’elles peuvent encore l’être, et uniquement lorsqu’elles doivent l’être. Par exemple, verser les pensions qui étaient dues aux survivants ou, lorsque cela est prévu, à leurs descendants, corriger les inégalités qui subsistent et s’arrêter là - point final. Panthéoniser ne répare rien. C’est précisément là que la proposition de Dominique de Villepin, formulée à l’approche de l’élection présidentielle, est un calcul électoral destiné à des oreilles sensibles à la rente mémorielle d’une France éternellement coloniale. Il faudra, un jour, que certains hommes politiques fassent le deuil du passé.

La volonté de l’ancien Premier ministre de rendre hommage aux tirailleurs, dans cette politique du « toujours plus », s’accompagne en outre d’une lecture pour le moins excessive de leur rôle dans l’Histoire militaire française. Affirmer que « sans la contribution de l’Empire colonial, la France qui est en paix aujourd’hui […] ne serait pas la même » est trompeur. Certes, près de 30.000 tirailleurs furent tués ou portés disparus pendant la Grande Guerre, sur environ 1.397.800 soldats français morts pendant le conflit. Leur sacrifice doit être honoré, mais il ne saurait être utilisé pour faire oublier que c’est celui des centaines de milliers de soldats métropolitains morts dans les tranchées qui a sauvé la France. Et nul ne réclame, pour autant, que l’un de ces soldats ne soit panthéonisé. Non pas parce que leur sacrifice aurait moins de valeur, mais précisément parce que la République universaliste les honore déjà collectivement. C’est peut-être là que se trouve la véritable force de la France que M. de Villepin n’a pas compris : ne pas opposer les morts selon leur origine, mais les réunir dans un même hommage.

"Le Petit Parisien", 14 juillet 1924. (Source : Retronews.)

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Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

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57 commentaires

  1. Réparer les injustices lorsqu’elles peuvent encore l’être, et uniquement lorsqu’elles doivent l’être. Par exemple, verser les pensions qui étaient dues aux survivants ou, lorsque cela est prévu, à leurs descendants, corriger les inégalités qui subsistent et s’arrêter là – point final. Panthéoniser ne répare rien.

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