[STRICTEMENT PERSONNEL] « Gouverner, c’est… »
Gouverner, c’est prévoir, assure un adage bien connu. Qu’est-ce à dire ? Très simplement, que ceux qui briguent l’honneur et reçoivent la charge de diriger un pays sont supposés cumuler une vision à long terme et la possibilité de mettre celle-ci en œuvre, dans toute l’étendue du domaine dont ils ont voulu et obtenu d’assumer la responsabilité. Autrement dit, dans le système politique français de la Ve République, tel que l’a fondée et gouvernée pendant onze ans le général de Gaulle, qu’ils disposent de la majorité et de la stabilité qu’elle garantit. C’est la combinaison de ces deux facteurs qui, pendant des décennies, a fait la légitimité et fondé la prééminence des successifs chefs de l’État, en dépit de l’entorse majeure qu’ont pu constituer les épisodes, peu compatibles avec l’esprit de la Constitution, et par bonheur temporaires, dits de cohabitation. Au moins pendant ces périodes la réalité de la prééminence passait-elle de l’Élysée à Matignon, et c’était au Premier ministre qu’il revenait d’incarner le mandat que lui avait délégué le suffrage universel, donc la continuité du pouvoir.
Celui qui s'incruste, que dis-je, se vautre...
Rien de tel, aujourd’hui. Réélu par défaut plutôt que par adhésion, le Président Macron a souhaité, en dépit du risque qu’il prenait, recourir par la dissolution à l’arbitrage du peuple. La réponse des Français, lors des législatives de 2024, a dissipé toute ambiguïté : elle constituait un désaveu cinglant de l’apprenti sorcier qu’ils regrettaient massivement d’avoir élu à la magistrature suprême, deux ans plus tôt. Mis en minorité lui aussi, un demi-siècle plutôt, et seulement par quatre points d’écart, sans que rien dans les textes ne l’y contraignît et sans que son départ eût été prévu ni souhaité par la majorité des Français, y compris bon nombre de ceux qui avaient voté « non », le Général-Président avait tiré les conséquences de ce référendum perdu en démissionnant dans les douze heures suivant le résultat.
Plus de deux ans ont passé depuis que le Président Macron a perdu majorité et légitimité lors de la consultation qu’il a voulue, perdue, et dont il a délibérément refusé de tirer la leçon. Plus de deux ans que le seul propriétaire légitime - le peuple - a congédié le locataire dont il avait par erreur renouvelé le bail en 2022, et que celui-ci s’incruste, que dis-je, se vautre dans le confort que lui assure la lettre de la loi fondamentale de 1958, contre l’évidence de son rejet par ce qu’Adolphe Thiers, il y a deux siècles, appelait « la vile multitude ».
Où se vérifie que les institutions les plus mûrement réfléchies et les plus librement approuvées par le corps électoral, il y a près de soixante-dix ans, ne sont que ce qu’en font les Vandales qui les tiennent pour des chiffons de papier, invoquées sous serment lors de leur accession au trône, ignorées et bonnes pour la poubelle dès lors qu’elles heurtent leur ego. Attaché au confort de la fonction, jouissant pleinement de ses pouvoirs de représentation et de nomination, étendant au-delà de toute limite la notion monarchique de domaine réservé, le chef nominal d’un État qui part en lambeaux, tel un enfant gâté, impétueux, turbulent et rageur au beau joujou qu’il a cassé, s’accroche aux apparences, aux jouissances et aux délices de ce qui lui reste de pouvoir, c’est-à-dire essentiellement de nuisance.
Le retour des fléaux de la IVe
Du jour au lendemain sont réapparus les spectres, que l’on croyait exorcisés, de la IVe République. L’impuissance de l’exécutif, l’omnipotence du législatif qui, divisé, morcelé, insensible à l’intérêt général, à l’intérêt national, s’embourbe dans la démagogie, la chicane et l’immobilisme, vote des textes qui pouvaient attendre et se garde bien d’aborder les quelques sujets mineurs sur lesquels il est impossible de trouver une entente : la guerre, la paix, la protection sociale, la sécurité, l’immigration, le budget, les retraites… Le régime des partis et, avec lui, l’instabilité des gouvernements, deux fléaux que l’on croyait bannis, ont fait leur retour sur le devant de la scène, suscitant les huées, le dégoût, le rejet des spectateurs-électeurs qui vivent un cauchemar.
De Gaulle, pour reconstruire la France, s’était appuyé en onze ans sur deux chefs de gouvernement, Michel Debré - fanatique défenseur de l’Algérie française invité à mettre en marche les institutions qu’il avait conçues et à mettre en œuvre la politique de décolonisation qu’il avait vouée aux gémonies, puis Georges Pompidou - qui avait mission de moderniser la France enfin libérée de la tutelle américaine et du fardeau de la guerre. J’allais oublier le très évanescent Couve de Murville, chargé de l’intérim pour permettre à Pompidou, élu et choisi à regret par le Général comme le plus digne de lui succéder. Giscard, si différent à tant d’égards du fondateur de la Ve, avait choisi, après la démission de Jacques Chirac, à l'été 1976, la stabilité et la continuité en la personne de Raymond Barre, « meilleur économiste de France », pour le meilleur et pour le pire, Premier ministre de 1976 à 1981. Il n’est pas jusqu’à l’impulsif Nicolas Sarkozy qui s’était résigné à nommer puis à confirmer François Fillon, locataire de Matignon pendant cinq ans.
Sept Premiers ministres en moins de dix ans...
Les Premiers ministres auront défilé sous son mandat, d’abord sévèrement tenus en bride ou en laisse, nommés, promus et licenciés au gré de ses fantaisies, de ses coups de tête, de ses coups de cœur, sans aucune considération des équilibres politiques, sans que leur mission ne soit définie et que leur choix ne s’explique autrement que par la faveur et l’humeur du prince. Le rythme des changements de tête et d’équipe s’est prodigieusement accéléré depuis la défaite du Président, dans la mesure même où la longévité, l’action et le programme des gouvernements successifs ne sont plus déterminés là où est censé résider le pouvoir, à l’Élysée, à Matignon, dans les palais ministériels, mais dans les hémicycles parlementaires et dans les coulisses des partis qui ont retrouvé le rôle dirigeant, incohérent et néfaste dont le général de Gaulle les avait un temps dépossédés. Sept Premiers ministres en moins de dix ans, qui dit moins bien ? Personne, depuis 1958.
La personnalité et les intentions du dernier d’entre eux, miraculeusement rescapé des naufrages et des naufrageurs qui avaient coulé les esquifs de Michel Barnier et de François Bayrou, ne sont pas en cause. Mais que peut faire de plus et de mieux Sébastien Lecornu que ce qu’il est parvenu à accomplir depuis presque un an, à savoir durer ?
Si gouverner c’est prévoir, pour en revenir à l’adage évoqué plus haut, encore faut-il avoir une vision et la possibilité de la réaliser, donc le temps et les moyens, ce dont ne dispose plus le squatter du Faubourg Saint-Honoré, ce dont ne dispose pas le locataire de la rue de Varenne. Si gouverner… c’est gouverner, autrement qu’à la godille, ou à vau-l’eau, cela suppose qu’il y ait un pilote, un navire et un but, c’est-à-dire trois éléments inconnus au bataillon, au moment où ces lignes sont écrites. Les huit mois encore à venir seront bien longs.
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