[STRICTEMENT PERSONNEL] « Gouverner, c’est… »

Si gouverner… c’est gouverner, autrement qu’à la godille, cela suppose qu’il y ait un pilote, un navire et un but...
IL20240409190919-jamet-dominique-929x522

Gouverner, c’est prévoir, assure un adage bien connu. Qu’est-ce à dire ? Très simplement, que ceux qui briguent l’honneur et reçoivent la charge de diriger un pays sont supposés cumuler une vision à long terme et la possibilité de mettre celle-ci en œuvre, dans toute l’étendue du domaine dont ils ont voulu et obtenu d’assumer la responsabilité. Autrement dit, dans le système politique français de la Ve République, tel que l’a fondée et gouvernée pendant onze ans le général de Gaulle, qu’ils disposent de la majorité et de la stabilité qu’elle garantit. C’est la combinaison de ces deux facteurs qui, pendant des décennies, a fait la légitimité et fondé la prééminence des successifs chefs de l’État, en dépit de l’entorse majeure qu’ont pu constituer les épisodes, peu compatibles avec l’esprit de la Constitution, et par bonheur temporaires, dits de cohabitation. Au moins pendant ces périodes la réalité de la prééminence passait-elle de l’Élysée à Matignon, et c’était au Premier ministre qu’il revenait d’incarner le mandat que lui avait délégué le suffrage universel, donc la continuité du pouvoir.

Celui qui s'incruste, que dis-je, se vautre...

Rien de tel, aujourd’hui. Réélu par défaut plutôt que par adhésion, le Président Macron a souhaité, en dépit du risque qu’il prenait, recourir par la dissolution à l’arbitrage du peuple. La réponse des Français, lors des législatives de 2024, a dissipé toute ambiguïté : elle constituait un désaveu cinglant de l’apprenti sorcier qu’ils regrettaient massivement d’avoir élu à la magistrature suprême, deux ans plus tôt. Mis en minorité lui aussi, un demi-siècle plutôt, et seulement par quatre points d’écart, sans que rien dans les textes ne l’y contraignît et sans que son départ eût été prévu ni souhaité par la majorité des Français, y compris bon nombre de ceux qui avaient voté « non », le Général-Président avait tiré les conséquences de ce référendum perdu en démissionnant dans les douze heures suivant le résultat.

Plus de deux ans ont passé depuis que le Président Macron a perdu majorité et légitimité lors de la consultation qu’il a voulue, perdue, et dont il a délibérément refusé de tirer la leçon. Plus de deux ans que le seul propriétaire légitime - le peuple - a congédié le locataire dont il avait par erreur renouvelé le bail en 2022, et que celui-ci s’incruste, que dis-je, se vautre dans le confort que lui assure la lettre de la loi fondamentale de 1958, contre l’évidence de son rejet par ce qu’Adolphe Thiers, il y a deux siècles, appelait « la vile multitude ».

Où se vérifie que les institutions les plus mûrement réfléchies et les plus librement approuvées par le corps électoral, il y a près de soixante-dix ans, ne sont que ce qu’en font les Vandales qui les tiennent pour des chiffons de papier, invoquées sous serment lors de leur accession au trône, ignorées et bonnes pour la poubelle dès lors qu’elles heurtent leur ego. Attaché au confort de la fonction, jouissant pleinement de ses pouvoirs de représentation et de nomination, étendant au-delà de toute limite la notion monarchique de domaine réservé, le chef nominal d’un État qui part en lambeaux, tel un enfant gâté, impétueux, turbulent et rageur au beau joujou qu’il a cassé, s’accroche aux apparences, aux jouissances et aux délices de ce qui lui reste de pouvoir, c’est-à-dire essentiellement de nuisance.

Le retour des fléaux de la IVe

Du jour au lendemain sont réapparus les spectres, que l’on croyait exorcisés, de la IVe République. L’impuissance de l’exécutif, l’omnipotence du législatif qui, divisé, morcelé, insensible à l’intérêt général, à l’intérêt national, s’embourbe dans la démagogie, la chicane et l’immobilisme, vote des textes qui pouvaient attendre et se garde bien d’aborder les quelques sujets mineurs sur lesquels il est impossible de trouver une entente : la guerre, la paix, la protection sociale, la sécurité, l’immigration, le budget, les retraites… Le régime des partis et, avec lui, l’instabilité des gouvernements, deux fléaux que l’on croyait bannis, ont fait leur retour sur le devant de la scène, suscitant les huées, le dégoût, le rejet des spectateurs-électeurs qui vivent un cauchemar.

De Gaulle, pour reconstruire la France, s’était appuyé en onze ans sur deux chefs de gouvernement, Michel Debré - fanatique défenseur de l’Algérie française invité à mettre en marche les institutions qu’il avait conçues et à mettre en œuvre la politique de décolonisation qu’il avait vouée aux gémonies, puis Georges Pompidou - qui avait mission de moderniser la France enfin libérée de la tutelle américaine et du fardeau de la guerre. J’allais oublier le très évanescent Couve de Murville, chargé de l’intérim pour permettre à Pompidou, élu et choisi à regret par le Général comme le plus digne de lui succéder, de se préparer. Giscard, si différent à tant d’égards du fondateur de la Ve, avait choisi, après la démission de Jacques Chirac, à l'été 1976, la stabilité et la continuité en la personne de Raymond Barre, « meilleur économiste de France », pour le meilleur et pour le pire, Premier ministre de 1976 à 1981. Il n’est pas jusqu’à l’impulsif Nicolas Sarkozy qui s’était résigné à nommer puis à confirmer François Fillon, locataire de Matignon pendant cinq ans.

Sept Premiers ministres en moins de dix ans...

Les Premiers ministres auront défilé sous son mandat, d’abord sévèrement tenus en bride ou en laisse, nommés, promus et licenciés au gré de ses fantaisies, de ses coups de tête, de ses coups de cœur, sans aucune considération des équilibres politiques, sans que leur mission ne soit définie et que leur choix ne s’explique autrement que par la faveur et l’humeur du prince. Le rythme des changements de tête et d’équipe s’est prodigieusement accéléré depuis la défaite du Président, dans la mesure même où la longévité, l’action et le programme des gouvernements successifs ne sont plus déterminés là où est censé résider le pouvoir, à l’Élysée, à Matignon, dans les palais ministériels, mais dans les hémicycles parlementaires et dans les coulisses des partis qui ont retrouvé le rôle dirigeant, incohérent et néfaste dont le général de Gaulle les avait un temps dépossédés. Sept Premiers ministres en moins de dix ans, qui dit moins bien ? Personne, depuis 1958.

La personnalité et les intentions du dernier d’entre eux, miraculeusement rescapé des naufrages et des naufrageurs qui avaient coulé les esquifs de Michel Barnier et de François Bayrou, ne sont pas en cause. Mais que peut faire de plus et de mieux Sébastien Lecornu que ce qu’il est parvenu à accomplir depuis presque un an, à savoir durer ?

Si gouverner c’est prévoir, pour en revenir à l’adage évoqué plus haut, encore faut-il avoir une vision et la possibilité de la réaliser, donc le temps et les moyens, ce dont ne dispose plus le squatter du Faubourg Saint-Honoré, ce dont ne dispose pas le locataire de la rue de Varenne. Si gouverner… c’est gouverner, autrement qu’à la godille, ou à vau-l’eau, cela suppose qu’il y ait un pilote, un navire et un but, c’est-à-dire trois éléments inconnus au bataillon, au moment où ces lignes sont écrites. Les huit mois encore à venir seront bien longs.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 02/09/2026 à 15:41.

Picture of Dominique Jamet
Dominique Jamet
Journaliste et écrivain Président de l'UNC (Union nationale Citoyenne)

Vos commentaires

33 commentaires

  1. « Celui qui s’incruste, que dis-je, se vautre… » « de ce qui lui reste de pouvoir, c’est-à-dire essentiellement de nuisance. ». J’adooore !
    Gouverner, ça devrait être (pré)voir sur le (très) long terme mais Narcisse 1er n’a pas de longue-vue et son ego surdimensionné le rend miro. Ça fait beaucoup pour un seul homme ! Las… gouverner, à l’heure actuelle, c’est juste assurer ses arrières financiers, avec les sous des Français, for sure ! C’est juste prévoir son propre avenir. Les Français, on en a rien à cirer…

  2. C’est parfait mais pas inhabituel sous votre plume. Question premier ministre, je rappelle que le si souvent vilipendé Sarko n’en a eu qu’un. A ce que vous écrivez sur le Président Macron, non seulement il a refusé de tirer la leçon mais se retranchant sur un supposé « domaine réservé », il prend des positions tellement aventureuses que je me demande comment cela finira d’ici les élections.

  3. Gouverner c’est….mentir, mentir encore, toujours mentir et chaque fois un peu plus…et faire avaler ce mensonge matin, midi et soir a des gogos fascinés par les médias et prêt à tout croire pourvu que la pelouse soit bien tondue le samedi et que le train train quotidien soit assuré dans la continuité de la médiocrité de sa vie de « mougeon »(mouton/pigeon) qui vous fait confiance alors que vous vous enrichissez à ses dépens en le ruinant !

  4. Lorsque j’ai suivi ma formation de directeur (niveau 1) un certain mr Miramont était venu nous expliquer que la durée de vie d’un directeur était de 7 ans. 1 an pour analyser la situation, 3 ans pour la mettre en œuvre et la corriger, si besoin, 1 an pour faire le bilan des actions entreprises et adapter puis, le temps qui reste pour refaire l’analyse et rédiger le nouveau plan d’actions. Par « américanisme », que je considère comme une soumission aux besoins « commerciaux », « nous » avons réduit le mandat présidentiel à 5 ans, alors qu’il était tout aussi « facile  » d’élargir le mandat des députés à 7 ans. Nous serions alors arrivé au même résultat
    , un président et une majorité! Je (et ça n’engage que moi) qu’il est bon que le peuple puisse faire « sentir » son mécontentement en cours de mandat, et donc laisse la députation avec une durée de vie de 5 ans, c’est pas mal, d’autant plus que le locataire de l’Elysée peut dissoudre, sans être sur d’y gagner du confort. Pour quelle raison le mandat présidentiel à 5 ans? Avant ça fonctionnait?

  5. C’est bien les constats et diagnostics, mais en concret que faire ; souhaiter, rêver?
    Si un président patriote arrivait en France, chose que je doute, il devrait immédiatement demander par référendum les pleins pouvoirs d’un dictateur. Sans cela, pas de solution.

  6. Macron n’aurait jamais pu se maintenir au pouvoir s’il n’avait bénéficié de la lâche complicité de l’ensemble de la classe politique, subordonnant l’intérêt supérieur du pays au confort financier d’un mandat électoral. On ne peut s’empêcher de penser aux Écuries d’Augias qu’il serait enfin temps de nettoyer !

  7. A l’aube des élections de 2027 beaucoup de questions se posent : guerre en Ukraine qu’elle suite pour notre pays, quelle marge de manoeuvre pour le futur ou la future élu quand toute les institutions ont été phagocytées par le pouvoir actuel, que va faire l’Europe? Des interrogations et aucune réponse claire. La France va très mal, peut-elle s’.en sortir. Ce n’ est plus une mais vingt tronçonneuses qui seront nécessaires.

  8. Macron , pendant son temps au ministère de l économie , à écrit quelques pages d’une partition. Attali et compagnie se sont précipité dans les médias pour nous annoncer le  » mozart de la finance » . Mais en fait, la partition complète était bourrées de fausses notes..
    Bien poussé par les médias. De nombreux amateurs se sont précipités auprès de macrin pour y jouer ses partitions. , si imbus de leurs personnes car « ayant été choisi » par le « maitre » , le Jupiter..
    Seulement , ces. fiers amateurs » n ont jamais remarques les fausses notes, la cacophonie résultant des partitions du  » mozart » (même Attali à mis 10 ans pour s’en apercevoir).
    Certes quelques uns. Général de Villiers. Bernard Collomb l’ont vite compris et ont démissionné de l orchestre ( ministres)), d autres style B. Lemaire nous dira que lui a joué concensieusemebt la partition de macron.. mais son attention était plus porté par ses écrits erotiques ( donc qui l’ont rendus sourd..( rappelez vus ce dicton.. trop de plaisirs solitaire peux rendre sourd).

    Mais le reste de l’orchestre a continué à jouer ..ele si ke public payant, lui commençait à ne plus vouloir assister à ce naufrage…. a la fin seul 15 % de la salle était remplis par des spectateurs payant ( sondage ppur payer l orchestre. L état et les subventions

  9. L’esprit de la constitution sinon sa lettre impose au président désavoué par le peuple de se retirer. Seul De Gaule avait suffisamment de dignité et d’honneur pour tirer les conclusions de sa défaite après le référendum de 1969. Depuis, tous les présidents désavoués se sont maintenus au pouvoir : Mitterrand deux fois, contraint à la cohabitation, Chirac une fois après sa dissolution ratée, et maintenant Macron depuis l’échec de la dissolution. Quant à Sarkozy il a trahi le peuple en rejetant les résultats du référendum de 2005. Pourtant selon le général : « l’esprit de la Constitution et de ma propre doctrine, c’est qu’en tout ce qui concerne son avenir, c’est le peuple qui doit trancher. » Mais les choix du peuple sont incompatibles avec les intérêts de nos dirigeants, qui se gardent donc bien de solliciter l’avis des Français.

Laisser un commentaire

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

Si vous n’êtes pas de gauche, vous êtes bannis de Radio France
Vidéo YouTube

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois