Ceuta : les « ingérences étrangères » pour faire oublier l’immigration ?

À peine les images diffusées, l'exécutif déplace déjà le débat vers leur exploitation informationnelle.
Capture d'écran BFMTV
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À peine les images de l'invasion migratoire de Ceuta avaient-elles envahi les réseaux sociaux que le gouvernement déplaçait déjà le débat. Plus que les dizaines de milliers de migrants ayant franchi les frontières de l'enclave espagnole, Laurent Nuñez a choisi de dénoncer des « ingérences informationnelles d'États étrangers » qui exploiteraient ces vidéos pour « diviser les États membres » et « attaquer l'Union européenne ». Le commissaire européen aux Affaires intérieures et à la Migration, Magnus Brunner, partage d'ailleurs le constat d'une bataille informationnelle, tout en estimant qu'« il est trop tôt » pour en attribuer l'origine à la Russie. Les ingérences existent-elles ? Sans doute. Mais pourquoi deviennent-elles soudain le cœur du discours gouvernemental alors que le fait déclencheur demeure une crise migratoire ?

Quand le récit prend le pas sur les faits

Pour Arnaud Benedetti, politologue et spécialiste de la communication politique, interrogé par BV, cette séquence est révélatrice d'une évolution plus profonde. « Tout contenu qui circule sur les réseaux est considéré presque mécaniquement, de manière pavlovienne, comme une tentative de déstabilisation venue de l'étranger », observe-t-il. Selon lui, « ce n'est pas au ministre de qualifier les contenus » qui circulent dans l'espace public.

Le politologue estime que cette logique s'inscrit dans la continuité du macronisme. « Depuis 2017, il y a dans l'ADN du macronisme une méfiance vis-à-vis des processus de production des contenus, de l'information et des débats. » Une analyse qui fait écho aux différents textes portés ces dernières années pour renforcer le contrôle des réseaux sociaux et lutter contre les manipulations de l'information.

« On se défie du réel »

Pour Arnaud Benedetti, la question dépasse largement celle des réseaux sociaux. Le diagnostic est sévère : « On reproche une manipulation du réel alors qu'eux-mêmes souhaitent soustraire le réel aux yeux de l'opinion. Le pouvoir veut manipuler le réel en ne le montrant pas. » Pour lui, les images de Ceuta ne souffrent pourtant d'aucune ambiguïté : « Les images qui ont circulé sont authentifiées, elles sont réelles, elles ne constituent pas un montage. Une société a un droit à l'information. »

Une lecture que partage Marion Maréchal, sur X. La députée européenne voit dans les propos du ministre « un énième dérapage » et s'inquiète d'une remise en cause de la liberté d'informer. « On ne joue pas avec la liberté d'informer. Les Français ont le droit de savoir à quoi les expose la politique migratoire irresponsable de ce gouvernement. » Même tonalité chez Éric Zemmour, qui résume la polémique par un tweet cinglant : « Le réel est une ingérence étrangère, désormais. Il faut censurer le réel, monsieur Nuñez. »

Déplacer le débat ?

Arnaud Benedetti ne conteste nullement l'existence d'opérations d'influence étrangères. Elles existent, rappelle-t-il, depuis très longtemps, qu'elles proviennent de la Russie, mais aussi d'autres États qui pratiquent le soft power ou cherchent à peser sur le débat public français. Selon lui, le problème est ailleurs. « Plus le réel se manifeste dans toute sa densité aux yeux du pouvoir, plus il s'agit aujourd'hui de le soustraire au regard des Français. » C'est précisément ce que reproche, sur X, le député RN Guillaume Bigot lorsqu'il affirme : « Pour les macronistes, le problème n'est pas que l'UE est une passoire insécuritaire. Le problème, c'est que la liberté d'expression permet de le montrer. »

Au fond, le débat ouvert par Laurent Nuñez dépasse largement le seul cas de Ceuta. Il interroge la place prise par la bataille informationnelle dans le discours gouvernemental. Car si les ingérences étrangères peuvent être une réalité, elles ne changent rien à une autre réalité : les images qui ont déclenché cette polémique montrent avant tout une crise migratoire. Dans la mythologie grecque, Cassandre annonçait les catastrophes sans jamais être entendue. Les images de Ceuta seraient-elles la Cassandre de l'immigration ? Au lieu d'entendre l'avertissement, l'exécutif préfère dénoncer ceux qui le relaient.

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Yann Montero
Journaliste Boulevard Voltaire

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