3 juillet 1974 : la parenthèse trop vite refermée de la préférence nationale

Une décision majeure dont les conséquences continuent encore de façonner le débat français sur l'immigration.
Capture d'écran 
British Movietone.
Capture d'écran British Movietone.

Le 3 juillet 1974 marque une date charnière de l'histoire de l'immigration en France. En effet, quelques semaines après l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République et la nomination de Jacques Chirac comme Premier ministre, le gouvernement décide de suspendre l'immigration légale des travailleurs originaires des pays extérieurs à la CEE. Cette mesure, motivée par la montée du chômage et la fin des Trente Glorieuses, traduit alors la volonté de réserver prioritairement les emplois disponibles aux travailleurs français. Cependant, ce bref moment de lucidité face à un changement économique majeur a été rapidement contrecarré par d'autres choix politiques qui pèsent encore sur les débats actuels.

Une rupture imposée par la crise économique

Depuis les années 1950, la France avait largement fait appel à une main-d'œuvre étrangère afin d'accompagner son développement d’après guerre. Cette immigration de travail, venue notamment du Maghreb, de Turquie ou d'Afrique subsaharienne, répondait alors aux besoins d'une économie en pleine expansion. Beaucoup de ces travailleurs répartissaient alors leur vie entre des séjours temporaires en France et des retours réguliers dans leurs pays d'origine.

Cependant, la situation change lors du premier choc pétrolier de 1973. La croissance ralentit brutalement, les licenciements se multiplient et le chômage progresse. Dans ce contexte, le Conseil des ministres adopte, le 3 juillet 1974, une directive suspendant l'immigration légale de nouveaux travailleurs permanents venus du tiers monde afin de limiter la concurrence sur le marché du travail et de privilégier l'accès aux emplois pour les Français : c’est la préférence nationale.

Le tournant inattendu du regroupement familial

Néanmoins, la suspension de l'immigration de travail ne marque pas un arrêt du phénomène migratoire. En effet, en empêchant les travailleurs étrangers de poursuivre leurs allers-retours entre leurs pays d'origine et la France, la mesure va contribuer paradoxalement à favoriser leur installation durable. En effet, beaucoup choisissent ainsi de rester travailler en France et de faire venir leur épouse et leurs enfants plutôt que de risquer de ne plus pouvoir revenir dans l'Hexagone à l'issue d'un retour au pays et de perdre leur emploi.

Face à cette situation, dès 1975, le gouvernement commence à assouplir la suspension concernant les familles. Le décret du 29 avril 1976 organise ensuite officiellement la procédure de regroupement familial. Puis, le 8 décembre 1978, le Conseil d'État, dans son arrêt GISTI, reconnaît le droit de mener une vie familiale normale comme un principe général du droit, consolidant juridiquement cette évolution. Dès lors, l'immigration familiale devient progressivement la principale voie d'entrée légale en France, prenant le relais d'une immigration de travail désormais fermée.

Une décision rapidement dépassée

Le paradoxe de la politique engagée en 1974 réside alors dans le fait qu'elle ne s'accompagne pas d'une réflexion globale sur les conséquences de la fermeture de l'immigration de travail. Si le recrutement officiel de travailleurs étrangers diminue fortement, certains secteurs comme le bâtiment ou l'agriculture continuent de manquer de main-d'œuvre et recourent parfois à des travailleurs en situation irrégulière. L'expérience du 3 juillet 1974 montre ainsi que, seule, cette décision ne pouvait suffire à définir une politique migratoire durable. En l'absence d'une stratégie d'ensemble intégrant les besoins économiques, la formation professionnelle, la valorisation des métiers en tension auprès des Français et l'anticipation des effets du regroupement familial, cette décision est progressivement vidée d'une grande partie de sa portée. Cette orientation est d'ailleurs abandonnée sur le plan juridique lorsque la loi du 24 juillet 2006 relative à l'immigration et à l'intégration, portée par Nicolas Sarkozy, met officiellement fin au principe de suspension générale de l'immigration de travail instauré en 1974 et privilégie une politique d'immigration dite choisie.

Avec le recul, l'échec de la décision du 3 juillet 1974 apparaît moins comme celui de son objectif immédiat que comme celui d'une politique demeurée incomplète. Si les gouvernements de Valéry Giscard d'Estaing puis ceux qui lui ont succédé avaient accompagné cette mesure d'une véritable politique de mobilisation de la main-d'œuvre nationale, d'une revalorisation des métiers délaissés, d'une adaptation de la formation professionnelle et d'une maîtrise cohérente des autres voies d'immigration, la préférence nationale en matière d'emploi aurait peut-être produit des résultats plus durables, évitant aux Français d'en débattre encore cinquante ans plus tard.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

Vos commentaires

21 commentaires

  1. Giscard a trahi le peuple français avec le regroupement familial suivi des accords secrets de Barcelone ,redenommés accords méditerrannéens pour finir par être votés a Strasbourg……..Ne faisosn pas les innocents ,nous nous sommes donnés le baton pour nous faire battre et que ec soit la droite ou la gauche socialisante maçonnique ,tous étaient d’accord ,seuls contre tous Georges Marchais donnait la préférence nationale et Jean-marie le Pen qui commençait son chemin de défenseur principal des interets français

  2. Article intéressant comme souvent. Les bonnes intentions n’ont pas toujours les meilleurs résultats. Par ailleurs mobiliser la main-d’œuvre nationale aurait été indispensable sauf que dans leur ensemble les Français souhaitent travailler moins. Le successeur de Giscard est arrivé à point pour les satisfaire et nos difficultés actuelles à traiter le problème des retraites montre que la mentalité n’est pas prête à changer. Une dernière remarque, l’immigration espagnole et portugaise n’a pas été mentionnée. Serait-ce parce qu’elle n’a pas posé de problèmes d’assimilation ?

  3. A la fin de sa vie Giscard a regretté le regroupement familial. C’était trop tard. Alors merci pour le cadeau au peuple français. J’enrage !

  4. Giscard, Chirac et d’autres, il ne fallait pas voter pour ces voyous, je n’ai jamais voté pour ça … et j’en subis les conséquences … alors non …

  5. L’article oublie de préciser que L’entrepreneur très connu et influent de l’époque, à savoir Francis Bouygues a plaidé devant les caméras de télévision pour la mise en place du regroupement familial,je l’ai vu à cette époque et c’est vérifiable sur Youtube et Giscard a accepté sa demande avec toutes les conséquences que l’on connait depuis 50 ans. Mais je vois qu’en France ça n’a pas suffit aux électeurs crétins pour maintenir la lignée dévastatrice de ces maudits politiciens qui nous ont amené au désastre. Après les français peuvent jouer aux dûrs pour enfoncer du beurre mou car nombre d’entre-eux sont tellement trouillards qu’ils ont même peur de voter pour des politiques qui les défendraient , par peur de leur ombre sans doute, pfff, pays perdu.

  6. Dans les relations humaines je ne crois qu’en la réciprocité : on me respecte, je respecte, on m’accueille, j’accueille. J’en ai marre de financer des gens qui n’ont en rien contribué à mon pays.
    Le consentement à l’impôt dépend aussi d’accepter les dépenses qui sont faites avec. Or depuis pas mal de temps, je ne suis plus d’accord avec ce que font ces gouvernements de mes impôts.

  7. La seule immigration qui vaille est celle des pays du golfe ou asiatique.
    Une immigration temporaire de travail, visa lié au contrat de travail.
    Le droit du sol n’existe pas dans ces pays .

  8. « 3 juillet 1974 : la parenthèse trop vite refermée de la préférence nationale
    Une décision majeure dont les conséquences continuent encore de façonner le débat français sur l’immigration »
    Cet article est « une blague » ? ! …
    VGE a été LE premier à faire du « en même temps » en fait ! …
    Il a osé ( et vous aussi .. ) parler de « préférence nationale » tout en faisant « le rapprochement familial » l’un de ses marqueurs sociétaux » ! …
    les transmutations de cette prétendue « droite et parti de gouvernance » a largement contribué à détruire la société civile, industrielle et « étatique » de la FRANCE ! …
    VGE ; encore un qui nous aura coûté un pognon de dingue TOUTE SA VIE ! … et après aussi ! …

    • Il faut appliquer le principe de réciprocité.
      Se poser la question.
      Un français résident dans un pays étranger, a t-il droit a ce que cette étranger a droit en France..Dans tout les domaines : allocations , logement , santé etc.

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