[ROMANS D’ÉTÉ] Ainsi va toute chair : les débuts dans la vie d’Ernest Pontifex, fils de pasteur

L'ouvrage de S. Butler a été classé « douzième meilleur roman du XXe siècle en langue anglaise » par le New York Times.
Samuel Butler

Avec sa rubrique [ROMANS D’ÉTÉ], Boulevard Voltaire vous propose de découvrir ou de relire des œuvres plus ou moins récentes. Des suggestions variées pour le temps des vacances, si propice à des lectures prolongées… et variées. Cet article est le dernier de cette rubrique de l'été 2026.

 

Cinq cents pages écrites serré en Livre de Poche, voilà qui constitue une première bonne base pour un roman à lire en vacances. Autre argument, celui du scandale : l’auteur, Samuel Butler, avait organisé la parution posthume de son livre, tant il était féroce vis-à-vis des ecclésiastiques anglicans et, par conséquence, de la religion. Butler mort en 1902, Ainsi va toute chair paraît en 1903. 120 ans plus tard, la critique des pasteurs ruraux a perdu toute actualité : cette société n’existe plus. L’intérêt du livre est ailleurs, dans sa féroce ironie, dans les pensées toujours originales d’un écrivain qui redoutait par-dessus tout lieux communs et bien-pensance.

Ernest, le vilain petit canard

Le héros est Ernest Pontifex, un malheureux fils et petit-fils d’ecclésiastiques anglicans. Ses parents sont des parents toxiques, comme on dit de nos jours. Le père, Théobald, est un pasteur racorni et un brin sadique, la mère une sentimentale. La vie quotidienne baigne dans une religiosité mesquine et des études menées à coups de trique. C’est l'enfance qu’avait connue l’auteur lui-même, dont les père et grand-père étaient pasteurs. « J’ai souvent pensé que l’Église romaine faisait sagement d'interdire à ses prêtres de se marier », écrit le narrateur, Overton, parrain d’Ernest Pontifex. En effet, explique-t-il, l’attitude professionnelle que l’ecclésiastique se doit d’arborer en public en fait un père détestable s’il la garde à la maison. Et s’il l’abandonne, il y a fort à parier qu’il s’en délasse en passant sa mauvaise humeur sur ses enfants. Que l’archevêque de Bruxelles, qui s’est dit récemment favorable au mariage des prêtres, médite donc là-dessus.

Ce n’est pas tant la lecture de la Bible et le fouet que Butler dénonce que l’éducation défectueuse que cela engendre. Craintif, élevé délibérément sans idées justes sur la vie, Ernest Pontifex est mal armé pour l’affronter. Il est programmé pour être un petit vicaire rural. Or, il est d'autres destins possibles. Le roman décrit toutes les vicissitudes par lesquelles va devoir passer Ernest pour avoir un tant soi peu prise sur la vie. Sinon, c’est la vie qui a barre sur nous et là, nous dit Butler, elle sanctionne sans pitié l’inadaptation. Ainsi va toute chair est un « roman d’apprentissage », comme Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe ou L’Éducation sentimentale de Flaubert. Un sacré roman que celui de Butler, classé douzième meilleur roman du XXe siècle en langue anglaise par le New York Times.

Entre Mouvement d’Oxford et matérialisme

L’itinéraire difficultueux du jeune homme, où tout est nid-de-poule – le travail, l’amour, l’amitié –, se déroule au milieu du XIXe siècle. L’Église anglicane est alors prise entre le Mouvement d’Oxford (dont bien des membres se convertiront au catholicisme – comme vient de le faire l’évêque anglican de Fulham, John Broadhurst) et le matérialisme qui gagne, avec les idées de Charles Darwin. L’idée de l’évolution structure le roman : une famille ne s'adapte-t-elle pas à chaque génération, avec des résistances et des sauts ? Jeune, Théobald a voulu fuir le vicariat ; son père l’y a promptement remis. Ernest reproduit cela à la génération suivante ; aura-t-il le courage de franchir le pas ? Les événements, qui décident souvent à notre place, le lui permettront-ils ?

Butler n’est pas insensible, non plus, à la psychanalyse qui émerge à la fin du siècle. « J’imagine qu’il y a quelque chose de vrai dans l’opinion qui commence à se répandre aujourd’hui, selon laquelle ce sont nos pensées les moins conscientes et nos moins conscientes actions qui contribuent surtout à façonner notre vie et la vie de ceux qui sortent de nous. » Il essaye d’inclure cela dans une plus vaste réflexion sur le libre arbitre, l’hérédité, les pressions extérieures.

L'humour tranchant d'un auteur singulier

Toujours surprenant, Samuel Butler est aussi l’auteur d’un roman utopique (Erewhon, 1872). Son approche de l'Odyssée est unique : dans l'essai qu'il lui consacre (1897), il prouve, ou tente de prouver, que l'Odyssée a été écrite par une princesse sicilienne. Lupita Nyong’o, l’actrice star de l’adaptation de Christopher Nolan actuellement sur les écrans, n’a manifestement pas lu ce livre, puisqu’elle a déclaré que « quand on lit l’Iliade et l’Odyssée, on passe très peu de temps dans la perspective des femmes. C’est raconté d’un point de vue très masculin. » Voilà un lieu commun que l'auteur aurait aimé épingler. L'intelligence de Butler, comme celle d’Ernest Pontifex, s’est développée au rebours de son milieu et, en même temps, comment l’en dissocier, dans la perspective matérialiste qui était la sienne ? Il n’était pas loin d’envisager les générations d’une même famille comme un seul être qui passe par différentes phases.

Beaucoup d’idées nourrissent le roman, mais jamais sous forme de thèse. Les personnages bien incarnés (« Ainsi va toute chair » est une référence biblique) évoluent dans des situations savoureuses. Outre le redoutable couple Theobald-Christina, on croise Mme Jupp, la logeuse, Ellen, la servante à la beauté si pure qu’on lui donnerait le Bon Dieu sans confession, le directeur d’établissement Skinner, la bonne tante Alethea, le douteux Pryer… Le tout assaisonné de cet humour à la Butler, fait d’ironie et d’un sens aigu du ridicule qui font de ce roman une lecture qu’on n’oublie pas.

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Samuel Martin
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