Quand deux philosophes analysent la victoire surprise d’Emmanuel Macron

Avocat, universitaire, essayiste
 

La France compte plusieurs philosophes de grande qualité, intellectuellement honnêtes (ce qui n’a pas toujours été le cas au cours du demi-siècle qui a suivi la fin de la guerre), qui seraient de stature mondiale s’ils étaient anglophones. Les plus productifs et connus ont des parcours comparables, passant de la gauche, parfois utopique ou radicale, à un bon sens construit, apaisé et convergent. Notamment Bruckner, Debray, Finkielkraut, Onfray, Taguieff. Debray et Taguieff viennent de se pencher sur le phénomène Macron, sa personne, son élection et le sens qu’ils y voient.

Pour Régis Debray – qui fut, faut-il le rappeler, fasciné par la révolte et même la lutte armée révolutionnaire -, l’élection de Macron serait le résultat de la profonde mutation culturelle que dénonçait déjà son précédent livre (Civilisation. Comment nous sommes devenus américains). Il y dressait le constat de la dissolution de notre identité nationale dans la culture anglo-saxonne mondialisée. Dans son dernier essai (Le Nouveau Pouvoir, Éditions du Cerf), le philosophe prolonge la même thèse : l’élection de Macron marquerait la « fin de la France catholique et républicaine et le triomphe du néo-protestantisme en Europe ». Désormais, nous serions « tous des Américains », mais aussi des Scandinaves : « liberté, égalité, fraternité » s’accompagnerait de « probité, chasteté, sobriété ». Intéressé par cette brillante spectroscopie, on ne sera pas pour autant complètement convaincu par une thèse qui semble être trop plaquée sur la réalité de notre pays et trop perméable aux théories de Todd.

D’une part, Debray n’insiste pas assez sur la conjugaison de six explications à cet accident électoral :

1) le nombre ultra-majoritaire de non-inscrits sur les listes, abstentionnistes, votes blancs (sans précédent historique), que je lis comme la manifestation d’une colère rentrée ;

2) le système électoral majoritaire à deux tours qui empêche, depuis cinquante ans, l’émergence d’offres politiques nouvelles ;

3) l’effet repoussoir du FN et de Marine Le Pen ;

4) l’irresponsable attitude de LR et de leur champion, perdant l’élection imperdable ;

5) les moyens médiatico-financiers colossaux apportés au soutien de Macron ;

6) leur utilisation très maligne pour une « arnaque » électorale inouïe (qui n’existe que dans le tiers-monde).

D’autre part, on ajoutera, désormais, l’effondrement des opinions favorables à cette imposture présidentielle accidentelle.

Pierre-André Taguieff (Macron : miracle ou mirage ?, Éditions de l’Observatoire) recense différentes hypothèses pour comprendre « la marche triomphale » d’Emmanuel Macron et cerne celle qui est relayée par « Jupiter » lui-même et ses zélateurs, faisant de Macron une sorte de « miracle », un nouveau de Gaulle, surgissant « des profondeurs de la nation » pour « redonner un sang neuf et un espoir au peuple français ». Cette hypothèse à peine identifiée est aussitôt écartée par Pierre-André Taguieff, qui ne croit pas au « miracle » mais plutôt à un mirage. Loin d’être « un sursaut démocratique », l’élection de Macron lui apparaît, au contraire, comme le résultat de la décomposition du système politique français.

On approuvera totalement l’analyse de Taguieff : acteur instinctif et tacticien doué, Macron est resté évasif sur le maintien de ses vrais objectifs (européens, mondialistes, financiaristes). Il parle de « changement » comme Giscard le fit. Mais il restera dans la lignée des alternances décevantes depuis cinquante ans et sa survie politique est tributaire de l’absence de véritable alternative, aussi longtemps qu’il ne s’en présentera pas. Sarkozy fut battu, Hollande n’osa même pas se représenter ; Macron terminera-t-il son mandat ? Car, hors de la scène où il performe, il y a le réel de l’inexorable déchéance économique, et donc sociale. Macron, qui a donné corps à l’UMPS dénoncé par le FN, en maintiendra les grands axes libéraux et euro-mondialistes, les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Or, en tant qu’économiste, ou simplement grâce au bon sens, je dis que le réveil sera terrible : le tissu industriel et agricole français détruit est… détruit. Le PIB par habitant a reculé en euros constants au niveau de celui de 2004, et en euros réels (pouvoir d’achat), c’est un terrible recul. On est passé en vingt-cinq ans d’une quote-part industrielle dans le PIB de 30 % à 12 %. Or, Macron ne fait (ni ne veut, ni ne peut) rien pour reconstituer le tissu économique productif. Et il y a la crise bancaire latente voire imminente.

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