[UNE PROF EN FRANCE] Numérique à l’école : techno-naïfs ou vrais élitistes ?
J’ai dû être repérée par l’algorithme de Meta, car je reçois beaucoup de vidéos parlant des écrans et des apprentissages. Le numérique à l’école est un vaste sujet, qu’on ne peut absolument pas traiter en le décorrélant de l’usage privé des outils numériques, absolument envahissant.
« L’illusion numérique »
Une vidéo que j’ai reçue récemment a arrêté mon attention, non par son contenu, mais par les commentaires qu’elle a suscités. Il s’agit d’une conférence donnée par le Dr Jared Cooney Horvath, un neuroscientifique intervenant souvent sur ces sujets. Il rappelle que si la pédagogie peut changer, l’apprentissage, quant à lui, est un processus biologique commun à toute l’humanité, comme la digestion ou la respiration. Il suit donc des règles établies avec lesquelles on ne peut jouer impunément. Et il affirme aussi que dans tous les pays du monde, dès qu’on a introduit dans les apprentissages scolaires des outils numériques, les capacités cognitives des élèves ont baissé. Il parle de « l’illusion numérique ».
Ce propos est connu, et finalement assez consensuel, dans les milieux éducatifs (qu’on écoute rarement, tout le monde sachant mieux que les enseignants comment il faut enseigner) comme dans le milieu médical. Et pourtant… Ce qui est fascinant, avec l’humain, c’est l’obstination qu’il met à persévérer dans des comportements qui lui nuisent (alcool, drogue, sucre, nourriture ultra-transformée, fast fashion, médisance et persiflage, sédentarité…) et, surtout, les trésors d’ingéniosité qu’il développe pour justifier ces comportements, voire les promouvoir.
Démonstration par l’exemple à partir de quelques commentaires.
« Faudra qu’il m’explique pourquoi mon petit-fils a eu encore cette année l’excellence ? » « En sixième 3 fois le tableau d’honneur. » « En cinquième 3 fois l’excellence. » « En quatrième 2 fois l’excellence et certainement le dernier trimestre idem avec 17,5 de moyenne » « Il veut devenir vétérinaire et pourtant il tapote le clavier à longueur du temps. »
Voilà une personne qui est encore scolaro-béate et qui croit que les notes reçues à l’école ont une quelconque valeur. Moi aussi, dans mes classes, j’ai des élèves qui obtiennent de très bonnes notes. Évidemment, comme nous sommes dans le public, nous n’utilisons pas ces classements humiliants et ces prix qui n’ont d’autre fonction que de souligner les inégalités (je plaisante - note pour les lecteurs distraits…), donc pas de prix d’excellence ni de tableau d’honneur. Mais plusieurs de mes élèves ont 18 ou 19 de moyenne générale. Ils auraient évidemment eu 12, à mon époque, et 8 à celle de mes parents. Morale de l’histoire : pour la plupart des gens, le niveau baisse mais pas celui de leurs enfants ; la pagaille règne, mais leurs enfants sont sages et bien éduqués ; et les écrans ne sont pas un problème, puisque leurs chéris-bibis les utilisent abondamment. CQFD.
L'IA, un outil de développement ?
Autre position intéressante et révélatrice, celle d'un autre commentateur : « Et si c’était le mode d’évaluation des apprentissages qui n’était plus adapté à ceux qui ont acquis des connaissances autrement ? » Mais oui ! Comme l’élève 2.0 ne ressemble en rien aux humains qui l’ont précédé, le regard que l’on porte sur lui est biaisé, et il suffit de redéfinir le sens des mots « intelligence », « culture », « compétences », « savoirs » pour résoudre le problème. D’ailleurs, qui dit qu’il y a un problème ? Sûrement des fascistes technophobes, réactionnaires et arriérés. D’un autre côté, j’ai déjà utilisé cette idée dans un moment de profonde désespérance et je me suis entendu demander à mes élèves : « Sur quoi voulez-vous qu’on vous interroge, pour que vous puissiez réussir le contrôle et avoir une note correcte ? »
Troisième position, celle, sans doute, d'un pseudo-scientifique philosophe et blasé : « En fait, c'est normal, c'est la loi de l'économie d'énergie. Si la fonction de mémorisation peut être assurée par un ordinateur, l'humain n'a plus de raison de l'utiliser et de la développer. Son cerveau va pouvoir utiliser ses ressources pour d'autres tâches comme, par exemple, la capacité à analyser, imaginer une nouvelle invention. Ce type de donnée n'est pas calculé sur les modèles de développement. Oui, les capacités pour les tâches qui sont gérées par l'IA diminuent. Mais non, ce n'est pas grave. L'humain a trouvé le feu pour digérer la viande plus rapidement et c'est à partir de ce moment-là qu'il s'est développé plus vite. » Intéressant. L’IA serait un outil comme les autres, sur le même plan que la roue ou le couteau, et son utilisation nous ferait juste gagner du temps et de l’énergie, temps et énergie que nous consacrerions à des tâches plus gratifiantes. Cet argument mérite une vraie réflexion, et j’y consacrerai sûrement une prochaine chronique, car celle-ci est déjà trop longue.
Je laisse le mot de la fin à un dernier commentateur : « Nos enfants sont désormais moins bons que nous, il va falloir nous y faire. D'un autre côté, ça explique que tant de jeunes soient d'extrême gauche 🤔. »
Pour ne rien rater
Les plus lus du jour
LES PLUS LUS DU JOUR



































34 commentaires
excellent article et merci pour l’humour désabusé ! quand à la conclusion…. elle dit tout
Cette phobie du numérique et des écrans me fait doucement rigoler. personnellement je ne lis plus et n’écris pratiquement que sur mon ordi ou sur ma tablette… Je lis des livres, des journaux (BD Voltaire par exemple), des mails, Wikipédia… Et j’écris aussi pas mal, des commentaires comme celui-ci, des bouquins de temps en temps, des mails pro et privés parfois longs et très construits… De plus le numérique me permet de voir une multitude de films de fiction et surtout de documentaires historiques, scientifiques, politiques, sociétaux… N’en déplaise à cette dame j’apprends énormément de choses par l’intermédiaire de mes écrans : je ne me suis jamais autant cultivé que depuis que l’informatique est entrée dans mon quotidien, et je n’ai jamais autant lu et écrit…
Je crois que vous n’avez pas compris le propos : il ne s’agit pas de l’utilisation de tout cela par des adultes, mais de l’influence de l’introduction de ces outils auprès des jeunes, lorsque leur cerveau n’a pas fini sa croissance, lorsque tout se construit. Une fois qu’on a passé les 21 ans (à peu près), on fait comme on l’entend : les capacités intellectuelles, les fonctionnements cérébraux et les boucles neuronales ne sont pas finies quand on est jeune, et l’introduction de tels outils pose de vraies questions en terme de formation et même de développement cognitif.
Justement, c’est durant cette période d’apprentissage que ces nouveaux outils peuvent être le plus bénéfiques, mais il faut apprendre à s’en servir, ne pas faire n’importe quoi de ces moyens extraordinaires et encore très nouveaux.
L’ IA et le numérique à l’école participent à la cretinisation des petits écoliers. Génération gavée de confort et d’abondance, donc dépourvue de volonté, de créativité et de persévérance, l’IA leur offre la possibilité de penser à leur place, pour atrophier encore le peu de cerveau qu’il leur reste…
De plus, je pense que trop de virtuel remplace le spirituel, ce qui est catastrophique pour notre civilisation actuelle…
Constat: Depuis que nous avons des calculettes qui fait encore des multiplications et divisions manuellement? La facilité engendre l appauvrissement intellectuel.
Il suffit de regarder quelques vidéos sur Youtube. Pour certaines, cela saute aux yeux que c’est bidon. Mais quand vous lisez les commentaires en-dessous et le nombre de gens qui y croient dur comme fer, c’est effarant.
L’IA vue comme remplacement d’une compétence acquise est une erreur irréversible.
Dans le domaine de la programmation, seulement les personnes expérimentées peuvent juger de la qualité et de la pertinence du code produit par rapport aux spécifications fonctionnelles : on ne produit jamais du code « comme ça » juste pour voir, en milieu professionnel.
Utiliser une IA, c’est aussi ajouter une dépendance de plus à un fournisseur, mais celui-ci est vital. Nous sommes assez dépendant des USA, non ? Qu’ils nous coupent le robinet, et il se passe quoi ?…
On confond les outils et le savoir.
Les outils utilisés dans les écoles sont coûteux et superflus. Les savoirs sont réduits à un socle minimum pour pouvoir être enseignés en un minimum de temps.
13 ans de scolarité obligatoire, ça laisse un peu de temps pour des apprentissages sérieux, quand même.
Excellent comme toujours ….Vous avez tellement et toujours raison.
« Nos enfants sont désormais moins bons que nous, il va falloir nous y faire. D’un autre côté, ça explique que tant de jeunes soient d’extrême gauche . »
Vous pensez que côté extrême droite c’est mieux ???
Il y a 40 ans et plus, les enfants apprenaient à lire, écrire. Et compte. Mais ils doivent de nos jours apprendre des rudiments d’anglais, d’Histoire, de géographie, de sciences, les mathématiques. Mais pas plus d’heures d’enseignement sinon les enfants seraient à l’école de 8h à 20h. Je parle bien du CP. Résultats : une simplification des 3 premières matières de base, et une vue très allégée des nouvelles matières. Les enfants ont un savoir plus universel, mais très allégé sur tout…
Qu’ils sachent d’abord lire, écrire, compter et rédiger et après on verra. On verra une langue étrangère, on verra le numérique, etc.
Se structurer commence d’abord par utiliser son esprit et ses mains, pas par tapoter sur un clavier.
Intelligence artificielle, mais bêtise réelle. Les jeunes ne savent même plus tenir une conversation ou vous donner des arguments à leurs choix. Pas étonnant que nos universités prennent l’eau.
Mène pour aller au marché d’un village dont on apercevait le clocher de l’église,j’ai vu de jeunes adultes perdus sans Waze alors qu’un peu d’intelligence naturelle leur aurait fait déduire que le marché ne devait pas être loin de la place du village à proximité de l’église. Que nous étions inconscients et intrépides pour nous aventurer dans ce pays minis d’une carte ou d’un plan succinct pour trouver la nouvelle demeure d’un oncle.
De mon temps quand un marmot était turbulent c’est calotte ou fessée et au lit.
Maintenant il ne faut pas l’empêcher de s’exprimer sa colère car c’est peut-être un possible HPI… J’en reste à ma théorie de la calotte et au lit .
Chez moi aussi.
l’IA va tuer l’enseignement classique et fabriquer une civilisation de robots sans âme et sans aucune intelligence.
Une méthode qui a très bien fonctionné pendant très longtemps et qui n’a pas empêché de faire les « 30 glorieuses » et de vendre ,à cette époque, notre technologie dans le monde entier alors qu’aujourd’hui c’est l’inverse !!
Le Pat.
Ça y est, la roue commence à s’inverser et certains psy sonnent l’alarme en dénonçant une éducation trop bienveillante qui aboutit aux abus de l’enfant roi et au malaise des parents trop sollicités et culpabilisés.
Mais s’il faut encore 50 ans pour s’en remettre, la route sera longue.
Il est à présent courant de citer des films de fictions comme « 1984 » et « Orange Mécanique », pour en faire des comparaisons avec le monde d’aujourd’hui.
Je crains que dans un avenir proche, on puisse comparer notre société à des scènes du film « Idiocracy » en raison de l’utilisation abusive de l’IA qui aura servi d’outil de substitution à l’enseignement et à l’apprentissage.
PS: Le mot de la fin est excellent, tout comme l’article.