Claire Maurier nous a quittés : la gloire des seconds rôles du cinéma français
Claire Maurier, tous les Français connaissaient sa frimousse ; son nom, plus rarement. Telle est l’éternelle malédiction des seconds rôles : on sait toujours à peu près qui ils sont, mais jamais comment ils s’appellent. Et pourtant, sans eux, pas de cinéma, qu’il soit d’ici ou d’ailleurs. Odette Michelle Suzanne Agramon, plus connue sous le pseudonyme de Claire Maurier, est partie à l’âge vénérable de 97 ans. Elle était de ceux qui œuvrent dans l’ombre, ces éternels soutiers du septième art. On ne lui a connu qu’un seul mari, Jean-Renaud Garcia, metteur en scène de théâtre. Il a toujours été la discrétion même, ne sortant de l’ombre que pour annoncer à l’AFP le décès de celle dont il a partagé la vie, des décennies durant.
Les premières apparitions de la défunte remontent au tout début des années cinquante, dans des films qu’il serait délicat de qualifier d’inoubliables. En effet, qui se souvient encore de Ce soir, les jupons volent (1956), de Dimitri Kirsanoff, ou de Ce coquin d’Anatole (1950), d’Émile Couzinet, alors nabab du cinéma provincial ? Malgré la modestie de ses rôles, elle tourne sous la direction du gratin de l’époque, Édouard Molinaro et Claude Sautet. Sa sensualité naturelle (ses origines catalanes, peut-être ?) la fait remarquer par un certain François Truffaut qui, en 1959, la propulse plus haut dans le générique en lui offrant un rôle enfin consistant dans Les Quatre Cents Coups : celui de la mère tyrannique du jeune Antoine Doinel, ici incarné par Jean-Pierre Léaud.
La révélation de La Cuisine au beurre…
En 1963, elle se fait remarquer pour de bon, entourée de deux monstres du cinéma, Bourvil et Fernandel, dans La Cuisine au beurre, de Gilles Grangier. Et la voilà polygame, ayant épousé le premier alors qu’elle est toujours mariée au second. Le tournage n’a rien de paradisiaque, Fernandel étant connu pour être un « bouffeur de scènes », mettant tout en œuvre pour éclipser son partenaire, réputé, lui, pour son immense gentillesse. Ainsi Bourvil se battra-t-il, deux ans plus tard, auprès du réalisateur Gérard Oury pour que dans Le Corniaud, Louis de Funès bénéficie de plus de scènes le mettant en valeur. En attendant, Claire Maurier doit se démener pour exister entre ces deux vedettes. Au moins son visage commence-t-il à être plus connu du grand public, même si personne ne saurait toujours dire comment elle s’appelle. Peu lui importe, tant elle déploie aussi ses talents sur les planches : vingt-quatre pièces, de 1952 à 2010, voilà qui n’a rien d’anodin. Sans oublier la télévision, où l’on retrouve à seize fois son nom dans des séries et des dramatiques, tandis qu’elle tourne près d’une cinquantaine de films. On a connu palmarès plus vilain.
Et puis, La Cage aux folles…
En 1978, quand Édouard Molinaro adapte au cinéma La Cage aux folles, la pièce de Jean Poiret, il lui faut trouver qui incarnera Simone Deblon, la femme qui, un soir d’ivresse, a fait succomber Renato Baldi (Ugo Tognazzi), qui ne vivait pas encore en couple avec Zaza Napoli (Michel Serrault), tout en lui ayant abandonné le fruit de leurs amours fugaces, un adorable petit Laurent. Le cinéaste pense à Claire Maurier et l’évidence s’impose : qui d’autre qu’elle ? Et dans ce rôle de mère tendre, elle excelle. Ce qui explique peut-être pourquoi elle sera désormais abonnée aux rôles de mères - pas toujours maternelles, il va de soi. Ce sera donc, en 1996, Un air de famille, de Cédric Klapisch, où elle brille de tous ses feux en maman possessive, ne cessant de rabrouer l’un de ses fils, Jean-Pierre Bacri, lui reprochant de tenir un simple bistrot alors qu’il aurait pu ouvrir un pub. Sa rancœur se reporte encore sur sa belle-fille, Catherine Frot, perpétuellement accusée de ne pas être à la hauteur de son autre fils, Wladimir Yordanoff, son éternel chouchou. Elle y est à la fois atroce mais aussi si humaine. Son jeu est tout en nuances, passant de la tendresse contenue à la méchanceté décomplexée. Seul problème : elle demeure l’éternelle anonyme du cinéma français, malgré un César™ du Meilleur second rôle féminin, obtenu en 1980 pour Un mauvais fils, de Claude Sautet, où elle joue, non point une mère, mais une encombrante maîtresse.
La Tête en friche, mauvaise comme la gale…
En 2010, ce sera La Tête en friche, de Jean Becker, avec, une fois encore, une prestation en mère possessive, aimante et repoussante à la fois, qui martyrise Gérard Depardieu, dont elle ne supporte pas la confondante naïveté et le cœur pur. Entre-temps et en 2001, elle aura crevé l’écran dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, en patronne de bar-tabac, à peine moins joviale. Jean-Pierre Jeunet, le réalisateur de ce succès international, connaît ses classiques et Claire Maurier ne pouvait lui échapper. Ce film, justement, s’inscrivait dans la droite ligne du traditionnel cinéma français, avec ses trognes : Dominique Pinon, Rufus, Michel Robin ou Ticky Holgado. Ainsi rendait-il hommage aux maîtres l’ayant précédé.
Maintenant, chers amis lecteurs, vous n’aurez plus la moindre excuse pour ne pas connaître le nom de la belle Claire Maurier.
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11 commentaires
C’est dommage que vous ayez choisi des vidéos où on ne la voit pas pour illustrer votre propos (la cuisine au beurre, la tête en friche…)
Ma femme qui est une spécialiste m’a cité Claire Mairier qu’elle suivait à la TV dans une série très suivie à l’époque ,de 1966 à 1970 » vive la vie ! » avec Daniel Ceccaldi et René Paul .
Monsieur Nicolas Gauthier , soyez sûr que des millions de baby boomers se rappelent bien de cette comédienne très populaire avec laquelle , ils ont partagé des moments télévisuels et cinématographiques très agréables . Aujourd’hui , des comédiens de séries télévisées françaises bénéficiant souvent d’un battage médiatique sont pourtant inconnus de la majorité de la population . Est-ce une des raisons du succès de la plate forme américaine Netflix ? Que Madame Odette Michelle Suzanne Agramon, plus connue sous le pseudonyme de Claire Maurier repose en paix !
Merci monsieur Gauthier de nous faire partager la vie de cet actrice que nous avions oubliée, malgré son énorme talent.
Excellent panégyrique !
Paix à son âme
Très belle, en plus de son talent.
C’est vrai qu’il faut avoir un certain âge pour connaître cette comédienne talentueuse et pleine de charme… Tous ses personnages avaient du caractère, comme elle sans doute.
C’est quoi, un certain âge ? comme vous dites…
Merci Nicolas Gauthier, vous êtes proche de l’irremplaçable.
Vue mon âge on la connaissait et l’appréciait hélas le temps fait son travail.