Son œuvre titanesque – plus de mille mélodies, cantates et oratorios – s’identifie, du plus profond de son âme hellène, à sa terre natale et à son peuple que Theodorákis, l’éternel révolté, n’a cessé de défendre. Né le 29 juillet 1925 sur l’île de Chios, il fête ses 95 ans !

demeure sans nul doute le Grec contemporain le plus connu dans le monde car il a été, toute sa vie, plus qu’un immense, que dis-je, un gigantesque musicien. Et s’il est vrai qu’une part de sa notoriété naissante restera sans conteste redevable au régime des colonels, Theodorákis torturé, emprisonné, exilé à Paris, devra néanmoins son extraordinaire popularité avant tout à son génie musical, avec la composition du Canto General qui, avec la musique de Zorba le Grec et l’oratorio d’Axion Esti, le rendront mondialement célèbre.

Son œuvre titanesque s’identifie tout entière, du plus profond de lui-même, viscéralement, quasi charnellement, à sa terre natale et à son peuple, que martèlent dans ses œuvres cuivres et percussions, ondulant entre la retenue des voix et les explosions fulgurantes de l’orchestre symphonique. Ou, dans un registre plus populaire, égrenant la sonorité nostalgique, solitaire, d’un bouzouki, plus lancinante que le crincrin des cigales, comme dans cette « Chanson d’amour et d’exil » qui, plus que jamais en Grèce, reste d’actualité : « Je descends quatre à quatre l’escalier, mon petit sucre, je te laisse un pot de jacinthes et du basilic et je m’embarque pour l’étranger mais ne pleure pas pour moi. »

Le compositeur de Zorba avait plus d’une corde à son bouzouki et c’est un aspect de sa vie que l’on connaît moins : Theodorákis le résistant, le dissident, l’empêcheur de penser en rond, connut une vie politique mouvementée. Comme beaucoup de Grecs après guerre, il sera de tous les combats, oscillant du Parti communiste au centre droit de la Nouvelle Démocratie, dont il sera l’élu au Parlement européen et même, brièvement… ministre dans un gouvernement conservateur au début des années 1990. Inclassable plus que jamais sur l’échiquier politique, Theodorákis ne cessera d’être la cible d’attaques venant de tous les côtés. La droite le soupçonnant d’être un dangereux communiste, la gauche voyant en lui un social-traître. La classe politique, les intellectuels encartés lui en voudront de ne pas savoir se taire et de déroger à l’image traditionnelle de l’artiste militant docile dont on attend, tout au plus, une caution médiatique, un soutien féal. Imprévisible dans ses colères comme dans ses coups de cœur, Theodorákis, malgré une santé fragile, était jusqu’à ces derniers mois de toutes les manifestations, de tous les combats contre la Troïka européenne ou le bradage de la Macédoine. Le peuple grec avait besoin de voir sa crinière blanche flottant au vent, en tête des cortèges sur sa chaise roulante, et ses yeux brillant plus que jamais, son verbe haut et fort menant la lutte, affaibli certes, mais toujours citoyen insoumis.

Intervenant, tel Démosthène sur l’agora antique, il déniera à Bruxelles « le droit de mutiler et de détrousser à son gré tous les Grecs », appelant les peuples d’Europe à la désobéissance civile, à l’insoumission car, estime-t-il, « si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour. […] Résistez au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l’Europe en la transformant en tiers-monde… »

« Une vie pour la Grèce », son ami luxembourgeois Guy Wagner l’a retracée sans complaisance, mais aussi sans excès, dans la biographie qu’il a consacrée à ce personnage hors norme, figure incontournable de la deuxième partie du XXe siècle en Grèce, qui a voulu toute sa vie, tel Don Quichotte, « connecter la Fin et le Début d’une nouvelle utopie », point culminant de sa vie et de son œuvre.

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