Editoriaux - Environnement - Politique - 4 octobre 2019

Rouen et la fumée des cierges

On a fait tout comme ils ont dit. Ou presque. D’abord, ils ont dit que fumer tue. À juste titre. Quelle famille, en effet, peut se vanter d’avoir échappé au fléau du tabac ?

Alors, on a mis le paquet. Le paquet de cigarettes à des prix qui donnent le sentiment au fumeur de vivre dans le luxe, le temps de s’en griller une. Une dernière. Du reste, on ne dira jamais assez combien la suppression de la peine de mort a permis de lutter contre le tabagisme. On a mis aussi le paquet sur la prévention. Alors qu’il y a encore quarante ans, ça fumait comme des pompiers à la sortie du Conseil des ministres, aujourd’hui, montrer une scène de tabagisme au cinéma relève de la pornographie. Les paquets de cigarettes ont perdu de leur charme d’antan. Le paquet sur la prévention et la prévention sur le paquet. Désormais, il dénonce explicitement le mal qu’il commet en affichant des poumons goudronnés. Une parenthèse : Marine Le Pen a voulu faire la même chose pour Daech en affichant ses méfaits, non pas sur son paquet de clopes – vu qu’elle est passé à la cigarette électronique – mais sur son compte Twitter. Elle a été mise en examen. Fermons la parenthèse.

Après la fumée de cigarettes, cigares, cigarillos et autres pipes, ils se sont dit qu’il fallait s’attaquer à la fumée des feux de cheminée (pas d’usines, le problème est réglé depuis longtemps dans un pays en voie de désindustrialisation). Naïvement, on pensait que c’était bien, le feu de bois. Version gentleman farmer, le soir au coin du feu avec un bon whisky, un petit cigare (ah, pardon !), un bon livre et personne pour vous emmerder. Version familiale : le 24 décembre autour de la (vraie) bûche de Noël. Version coquine : peau de bête, nuisette et tout le tremblement. Eh non, pas bien, les parties fines au coin du feu ! À cause des particules qui le sont tout autant. On a donc inventé des arrêtés pour interdire les feux de cheminée. Ségolène Royal, peut-être nostalgique d’une des versions proposées ci-dessus (rayez la ou les mentions inutiles), était intervenue pour que l’on revienne sur ces interdictions. L’arrêté pour Paris avait été rapporté. Mais une association écologique avait attaqué au tribunal administratif cette décision. Comme quoi il n’y a pas que l’État pour emmerder le monde.

Puis on a pensé à autre chose : les fumées des bougies et d’encens. Les Français raffolent, paraît-il, de ces produits d’ambiance. Nostalgie saint-sulpicienne ou « katmandoutesque » ? Allez savoir. C’était en 2013, le gouvernement lançait alors son « plan d’actions sur la qualité de l’air intérieur », histoire de pomper celui des Français. On avait évoqué, à l’époque, l’interdiction des produits les plus toxiques. On s’était un peu affolé du côté de la sacristie. Le vent est retombé, mais depuis le 1er janvier 2019, il faut juste que les emballages indiquent tout un tas d’informations sur l’utilisation des produits et sur la ventilation du local. Bref, les consignes que peut donner une maman à ses ados lorsqu’ils laissent traîner leurs baskets et chaussettes sales dans leur chambre. L’État est une bonne mère.

Tout ça pour dire qu’il y a fumées et fumées. Prenez celles qui ont parcouru le ciel rouennais, la semaine dernière. Cela ne doit pas être si grave si l’on part du principe que le compte Twitter est devenu l’indicateur d’activité d’un ministre. Prenez, par exemple, celui de Brune Poirson, secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique. On la voit ainsi préoccupée du sort du « million d’enfants [qui] travailleraient dans les plantations de cacao d’Afrique », à l’occasion de la Journée mondiale du cacao. C’est bien et c’est généreux. Et puis ce bol de chocolat chaud issu de commerce équitable, tout fumant… Et les milliers d’enfants qui respirent l’air de Rouen, diront les esprits fumeux ?

Connaissez-vous l’expression « arriver à la fumée des cierges » ?

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