L’Histoire n’est pas un progrès linéaire, sauf, peut-être, sur le plan scientifique et technique. Elle n’est pas cyclique, car elle ne se répète jamais deux fois de façon identique. Vue de haut, elle est en spirale et, pour ceux qui la subissent de près, elle ressemble à des montagnes russes. Nous vivons sans doute, en ce moment même, une redescente.

Pendant les décennies qui avaient suivi la fin des colonies et, donc, la multiplication des frontières en même temps qu’une accélération de la liberté, un vaste mouvement s’était dessiné qui semblait associer l’aspiration à une libération des individus, avec une marche des États vers plus de démocratie, dans un monde à la fois plus uni et plus ouvert. La libre circulation des personnes, des biens, des investissements et des services portait l’humanité vers un bonheur sans pareil. Celui-ci allait prendre la forme d’une planète unie dans un même marché soumis à un même droit, et comme le pensait ce cher vieux Kant, une paix perpétuelle s’établirait sous le règne universel de la démocratie, dont les citoyens seraient de plus en plus des individus égaux et interchangeables. Le balancier de l’Histoire n’atteindra pas cet acmé. Il va redescendre.

Le premier signe s’affiche, en ce moment même, dans la circulation des personnes. La peur de la contamination par le coronavirus conduit l’Italie à mettre une partie de sa population en quarantaine en interdisant un certain nombre de manifestations, d’activités ou de réunions, en en limitant ou en en déconseillant d’autres. De l’autre côté de l’Adriatique, la Grèce ferme sa frontière aux migrants que la Turquie pousse à la franchir. Ce qui s’impose aux citoyens italiens pour des raisons sanitaires ne se heurte pas à l’idéologie qui veut que les frontières soient ouvertes pour des raisons humanitaires. On arrive à ce paradoxe que la liberté, pour des étrangers dénués du droit de passer la frontière, continuera à être défendue quand celle des citoyens de sortir de chez eux sera suspendue dans un assentiment général. Pourtant, le télescopage des deux problèmes ne peut que renforcer la résistance qui soulève les peuples devant ce qu’ils perçoivent de plus en plus comme une invasion. C’est vrai en Europe centrale et cela gagne d’autres pays, comme la Suède. « La Suède est pleine. » Voilà le message de Jimmie Åkesson, le leader de l’extrême droite suédoise, mercredi 4 mars, venu à la frontière entre la Turquie et la Grèce. Créditée de 23 % des voix, désormais, elle est rejointe dans un quasi-consensus politique face à une nouvelle crise migratoire. Un mot d’ordre : « Plus jamais 2015 », qui rassemble toutes les formations politiques, à l’exception de la gauche et des Verts.

De la même manière, la liberté des mœurs et la liberté d’expression avaient connu un pic. Elles sont désormais toutes deux en recul dans un concert de contradictions. Si la liberté sexuelle paraissait outrepasser ses dernières limites, la liberté d’expression, depuis un certain temps déjà, donnait des signes d’essoufflement. Saint-Just était à l’honneur : les ennemis de la liberté, c’est-à-dire les conservateurs ou les réactionnaires, étaient seuls condamnés au silence. La pensée unique, le politiquement correct les mettaient au pas sous la pression du terrorisme intellectuel : protestations, manifestations, procès et condamnations enfermaient puis excluaient les récalcitrants, interdits dans l’espace public. Zemmour, en résistant au lynchage médiatique et en crevant les plafonds d’audience, a commencé à inverser la tendance.

Mais dans le même temps, une sorte de puritanisme renaissait à partir d’une répulsion à l’encontre de la pédophilie ou de la sexualité sans frein des « dominants ». Inévitablement, ce retour devait se heurter à liberté d’expression. Sade était un grand malade qui a écrit des choses monstrueuses et abjectes… mais c’était un écrivain, comme Gide était pédophile et Céline antisémite. Ils avaient écrit, et tout leur était pardonné. Matzneff n’a plus cette chance, et Polanski, dont le cinéma n’est pas lié à une monomanie perverse, est cependant censuré par certains en raison d’actes sans rapport avec son œuvre. Le ministre de la Culture est même redevenu le censeur des arts pour le disqualifier non pour ses films mais pour les turpitudes que la rumeur lui prête. Quel retour ! Celui de l’ordre moral !

Nous vivons un grand moment, celui où le balancier inverse son mouvement !

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