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Editoriaux - Justice - Polémiques - Santé - 5 mai 2020

Réouverture des écoles : les maires seront-ils bientôt tous des coupables en puissance ?

Qu’on juge que le gouvernement en fasse trop, pas assez, juste ce qu’il faut ou tout simplement comme il peut, il n’est pas interdit d’observer ce que notre société donnée pour « avancée » peut devenir en période de crise.

En effet, il y a des décennies – américanisation de la France oblige – que les rapports entre Français sont de plus en plus judiciarisés. Au moindre différend, fût-il de simple voisinage – l’orme de Dudule déborde sur le jardin de Gégé – ou d’espace public – si Ginette a glissé sur le verglas du trottoir, c’est parce que Marcel, le maire, est suspect de négligence coupable – et hop ! un procès !

Pareillement, et ce, dans un registre pas si lointain, combien d’associations de défense de ceci ou de cela sont, aujourd’hui, prêtes à aller devant les tribunaux pour avoir été offensées par tel ou tel propos ? Ces ligues de vertu sont multitâches, un peu comme les robots cuiseurs, pouvant défendre, indifféremment et dans le désordre, causes animales, antiracistes, homophiles, féministes, avec une appétence toute particulière pour les susceptibilités ethnico-religieuses, sans oublier l’intégrisme laïc qui peut lui aussi mordre aux mollets.

Bref, il n’est pas aisé d’écrire tout bas ou de parler à voix haute dans ce monde de délateurs. Mais cela devient encore plus complexe lorsqu’on se risque dans le monde du réel, celui des maires, par exemple. Ainsi, de plus en plus de personnalités politiques commencent à se dresser contre les futures responsabilités que la vox populi entend bientôt faire endosser à nos édiles, au moment où ils sont chargés de savoir s’il doivent ou non rouvrir leurs écoles. Claude Nougein, sénateur LR de Corrèze : « Si toutes les règles obligatoires sont mises en place, il est inconcevable que le maire puisse devenir le bouc émissaire et être poursuivi en justice. Alors, oui à l’obligation de moyens, mais pas à l’obligation de résultats. » Et, histoire d’amortir la polémique qui s’annonce, le même de préciser : « Il s’agit de garantir, non pas l’impunité, mais l’immunité pénale si des personnes venaient à porter plainte en cas de contamination au Covid-19. »

On dira qu’il leur suffit de faire respecter la loi en vigueur, mais cette dernière est-elle parfaitement intelligible par le commun, fût-il premier de ses administrés ? D’où cet exemple qui peut laisser perplexe, cité par L’Opinion de ce mardi 5 mai et issu du viatique distribué aux principaux intéressés : « Page 40, en cas de conditions climatiques inadaptées, et sans possibilité d’avoir un espace extérieur abrité permettant la distanciation physique, organiser les récréations en intérieur en favorisant un autre espace que celui de la classe (par exemple : salle de motricité). Dans ce cas, ventiler l’espace dédié préalablement et après la récréation. »

Hormis le fait que tout cela n’est écrit dans aucun langage connu, qu’en conclure ? S’il pleut, interdit de jouer au jokari ? Ou alors remplacer le tout par un cours de kayak ? « La crise nous a plongés dans une phase émotionnelle. La rationalité n’est pas forcément au rendez-vous », note justement Éric Verlhac, directeur général de l’Association des maires de France. Et même si les poursuites entamées contre les élus par des électeurs-consommateurs mécontents n’aboutissent qu’à 0,3 % de poursuites pénales, il convient encore de ne pas sous-estimer les dégâts potentiels, fort justement soulignés par l’avocat Didier Seban : « Ce n’est pas tant l’hypothèse d’une poursuite immédiate qui hante les élus, mais la perspective que cette menace va peser pendant des années, que leurs opposants pourraient exploiter. »

Judiciarisation de la France, mais également individualisme galopant développé en ce mode : « J’ai des droits et j’ai aussi le droit de faire respecter ces droits. »

On avait déjà effacé la mort de notre société, pour ensuite décliner le concept sur la notion de risque, pourtant inhérente à toute forme d’activité humaine. Et même cela, ça devient de plus en plus risqué à contester, sachant qu’un procès est si vite arrivé. Ce n’est pas exactement ainsi qu’on se forge un peuple de samouraïs.

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