Editoriaux - International - 2 novembre 2019

Que souhaiter pour le Liban ?

Les manifestants libanais lisent-ils Péguy ? La foi, l’espérance et la charité sont bien sensibles dans l’éruption populaire du pays du Cèdre. Et Péguy dit à toutes les générations : « Mais l’espérance ne va pas de soi. L’espérance ne va pas toute seule. Pour espérer, mon enfant, il faut être bien heureux, il faut avoir obtenu, reçu une grande grâce. »

Nul besoin d’évoquer la foi à Beyrouth, elle est consubstantielle au peuple libanais, exception qui défie les analyses les plus raisonnables et les calculs les mieux fondés. La charité est, depuis longtemps, la ressource secrète d’un peuple affligé par les défaillances d’un État qui ne parvient toujours pas à assurer la continuité de la fourniture de l’eau et de l’électricité à toute sa population alors même que d’immenses concentrations de richesse existent dans le pays. Mais l’espérance ?

Elle a sûrement abondé dans le cœur de Julie, jeune universitaire, qui est parvenue à organiser une chaîne humaine inédite du nord au sud du pays. De cet Akkar tant appauvri aux confins d’un Sud trop empêché pour développer ses atouts. Elle aura certainement abondé au moment de la démission de Saad Hariri, vieil ami de la politique étrangère française, et incarnation paroxystique des clans se partageant le pays.

Mais comment conserver la foi au milieu du tumulte ? Fouad Abou Nader, ancien chef des Forces libanaises et concentré sur le développement des périphéries du pays, semble être la seule figure publique à pouvoir se mêler fortement aux manifestants. Pour le reste, c’est le rejet d’un système qui s’impose tant le clanisme exaspère les Libanais bien davantage que le confessionnalisme, entrelacement institutionnel complexe qui n’est pas sans valeur pour assurer l’équilibre communautaire du pays.

Le 29 octobre dernier, des bandes décrites comme fidèles aux partis chiites Amal et Hezbollah attaquaient les tentes plantées par les manifestants. C’est le drame du mépris de tant de pays pour la souveraineté de Beyrouth et l’empiètement de toutes les puissances de la région dans les affaires intérieures du pays. Arabie saoudite, États-Unis, Iran, chacun a ses champions, ses amis. La France était autrefois la protectrice des chrétiens du mais a, depuis, déserté cette option historique, au détriment de tous.

Que souhaiter pour le Liban ? D’abord, que les manifestants obtiennent ce qu’ils revendiquent : la fin d’un système qui réalise l’exploit d’être à la fois kafkaïen et ubuesque, et le replacement de l’État comme fonctionnaire de toute la société libanaise. Ensuite, que les sujets dirimants soient enfin abordés : la mise en œuvre internationale urgente du retour des réfugiés syriens, poids écrasant sur les infrastructures libanaises, dans leur patrie ; le règlement des inégalités fiscales et douanières qui discriminent les populations chrétiennes ; la décentralisation sans doute, capable d’apporter des réponses concrètes à la variété des défis posés aux régions libanaises.

De jeunes élus, une société civile florissante et beaucoup de clercs nous expliquent cela depuis des années. Quand auront-ils les rênes du pays afin que le Liban préserve sa dignité et sa vocation dans un Proche-Orient en proie aux pires tourments ? C’est la société libanaise qui détient la réponse, espérons qu’elle se démarque par exemple de la pression médiatique des puissances étrangères, comme celle des États-Unis… qui vient de reconstruire son ambassade avec des ponts d’or et qui faisait publier, à la veille des troubles, un article annonciateur dans le Washington Post : Syria is lost, let’s save Lebanon.

Les chrétiens du Liban savent bien ce qu’ils peuvent attendre de la constance et de la fiabilité d’un État qui a commis tant de méfaits avant et pendant la guerre civile. Qu’ils gardent une autre phrase du Porche du mystère de la deuxième vertu : « L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera. Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera. »

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