L’année de nos 17 ans, avec mon équipe de rugby, les cadets de Villefranche-sur-Saône, nous nous rendons chez l’ogre de notre poule, le CS Bourgoin-Jallieu, dont l’équipe est, à ce moment-là, l’une des meilleures d’Europe. On le sait, ce match dont nous parlons depuis des mois constitue le sommet de notre histoire commune, avant que le bac et les études ne viennent nous séparer.

En arrivant à Bourgoin, nous découvrons que, contrairement aux autres équipes qui ont eu l’honneur d’être reçues sur le terrain principal, nous sommes relégués sur le stade annexe, collé à l’autoroute avec, pour seuls vestiaires, un préfabriqué de chantier. Au moment de sortir pour l’échauffement, nous captons quelques regards et attitudes désagréables de la part de nos adversaires du jour. Un mélange de mépris et de condescendance.

Le match se déroule sans surprise ; nous ne parvenons pas à les toucher, ils déroulent leur partition et nous sommes impuissants face au fossé qui nous sépare de ceux qui, à chaque essai inscrit, se montrent de plus en plus moqueurs et chambreurs.

À la 70e minute, notre capitaine nous rassemble sous nos poteaux : « Il nous prennent pour des cons depuis le début, nous méprisent, ils ne savent même pas qu’on est là. Le match est perdu, mais je veux qu’ils se souviennent de nous pendant toutes leurs vacances. »

Il fut exaucé. Alors que les avants berjalliens s’apprêtaient à réceptionner la remise en jeu, aucun d’entre nous ne se préoccupa du ballon. Nous fondîmes sur eux et les emportâmes dans un tourbillon de violence, frappant avec une rage de condamnés nos bourreaux dont l’erreur avait été, se sachant victorieux, de nous prendre pour des moins que rien. Surpris par la bestialité de l’assaut, un à un, les berjalliens désertaient les rangs, certains sautant la balustrade, d’autres se repliant vers le parking, quand les plus futés se jetaient par terre et se tenaient le visage avant même d’avoir été touchés.

Le match fut arrêté, notre club lourdement sanctionné, mais je n’oublierai jamais ces lueurs dans les yeux de mes coéquipiers, lorsque nous sortîmes du terrain, fiers et soudés tel un régiment romain. Notre quart d’heure de gloire. Vaincus, nous avions refusé d’être humiliés, et cette bagarre de rue avait été notre bouée.

J’ai, de nouveau, éprouvé ce sentiment particulier, mardi dernier, devant le spectacle de ces républicains déguisés en Indiens partant à l’abordage du Capitole, escaladant les grilles et enfonçant les portes, pour prendre possession, l’espace de quelques heures, du plus haut lieu du pouvoir américain.

Pour ces gens que la presse du monde entier avait piétinés, caricaturés, décrits comme des losers décrochés, inadaptés au monde qui bouge et au sein duquel la voix ne compterait plus, cet acte aussi vain qu’héroïque marquait simplement le refus de boire le calice jusqu’à la lie. Il faut voir dans la transgression des règles le dernier baroud d’honneur de ceux qui n’ont plus rien à sauvegarder que leur dignité.

11 janvier 2021

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