« Comment créer une crèche pour le monde d’aujourd’hui, sans tomber dans le folklore des santons provençaux ? » s’interroge un article de La Croix… et y répond aussitôt : « À la Madeleine à Paris, une crèche projetée sur une étonnante sculpture de papier. » Il paraît que « le curé donne depuis dix ans carte blanche à un artiste pour  » : ceux de cette année, un couple d’artistes photographes « après avoir songé à des gravats d’où jaillirait la lumière » ont eu l’idée d’orchestrer « un tumulte de papier » avec « un rouleau de 30 mètres de fond cyclo utilisé pour les prises de vue en studio ».

La Croix me pardonnera – ou me bénira… certains la soupçonnant, ces temps derniers, de rouler très à droite (mais oui !), une critique dans Boulevard Voltaire vaut brevet de vertu ! – de ne pas toiser avec mépris les dévotions populaires. Plouc béotienne et fière de l’être, je ne fais pas que « tomber dans le folklore des santons provençaux », j’y saute sciemment à pied joints, j’y plonge la tête la première, avec application, car le chapitre des décorations de Noël est une affaire sérieuse. Les jeunes mariés le savent bien. « Tu quitteras ton père et ta mère… » : cette injonction, du curé, leur a semblé bien légère le jour de leur mariage. C’est gaiement qu’ils s’y sont pliés. Puis le premier Noël est arrivé et les choses se sont gâtées. Car Noël, pour tout Français qui a été heureux dans son enfance, est un moment de régression : on se couperait un bras plutôt que de déroger à ces rites charmants, propres à chaque famille et que l’on a toujours connus.

Tu quitteras ton père et ta mère… mais tu reviendras pour le réveillon, quand même ? Il ne faut pas non plus pousser. Car il est évident que, par définition, « l’autre famille », ne sait pas fêter Noël. Il y a les familles qui font des sapins kitsch et chargés, clignotant comme Hong Kong by night, et ceux qui les aiment chics et monochromes comme un intérieur suédois. Ceux qui déballent les cadeaux le soir en escarpins, et ceux qui les ouvrent en pyjama le matin. Ceux qui suivent longuement les offices religieux et ceux qui font (et encore…) le minimum syndical. Ceux dont le réveillon est un chocolat chaud, ceux qui préfèrent les huîtres et le foie gras. Ceux que le Minuit chrétien fait vibrer, ceux qui le trouvent pompier… ceux qui attendent le père Noël et ceux qui professent qu’il est à Saint-Nicolas ce que Napoléon est aux Bourbons : un usurpateur.

Puis, enfin, il y a les familles qui raffolent des santons de Provence et en font la collec’ depuis 25 ans. Tous ces personnages fragiles en argile nous ressemblent, pas seulement par leur métier ou leurs attributs, mais par leurs traits imparfaits, tous différents, maladroitement dessinés à la main. Il sont le symbole touchant, s’il en est, d’une religion incarnée. D’autres familles jugent ces crèches bondées comme un couloir de RER B un jour de grève et surtout anachroniques : et pourquoi pas, aussi, à côté du moulin, un centre Leclerc ? Une heure moins le quart avant Jésus-Christ, en Judée, c’est d’un décalé ! Elles préfèrent une scène plus dépouillée. Mais cependant figurative.

Car je n’en connais aucune qui ait réussi à faire rêver ses enfants devant un amas de papier qui ne rappelle de Noël que le salon dévasté quand on a éventré tous les paquets et que l’on a mis dans un coin le papier de soie froissé : bref, son aspect société de consommation. Rien ne vaut les santons.

Le conseil paroissial a malgré tout « insisté pour que des figures soient présentes » : « On invite les artistes à ne pas être trop abstraits. C’est tout de même de l’incarnation que l’on parle », renchérit le curé. On ne peut qu’approuver. Des images de « détails extraits de nativité du XVe et XVe siècle » sont donc projetées sur le papier. Une heureuse précaution, parce que sinon, comme en Italie, faute d’explication sur l’objet, une femme de ménage zélée aurait pu être tentée de se débarrasser de ce fourbis.

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