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Editoriaux - Justice - 16 mai 2020

« Moi, j’aime pas les brocolis ! »

Via Facebook, une amie venait d’inviter à un déjeuner-légumes une brochette de copains dont j’étais. J’avais dit « d’accord ! » par retour en précisant mon aversion pour ce légume.

Le lendemain matin, je reçois un coup de fil : « Allô ! Monsieur Ballot ? » « Oui ! » réponds-je. « Marcel Ballot ? » poursuit la voix inquisitrice. J’opine par oral. « Puis-je passer vous voir ? » « À quel sujet ? » m’enquiers-je. « Le déjeuner-légumes » précise mon interlocuteur, laconique. Très peu de temps après, coup de sonnette. J’ouvre. Devant moi, un homme de taille moyenne vêtu d’un imperméable gris foncé boutonné du bas en haut, col relevé, feutre mou légèrement incliné, petite moustache, lunettes fumées, mains dans les poches. En trois enjambées, il campe au milieu de mon salon avant même que nous ayons eu le temps d’une politesse.

« Alors, comme ça, vous n’aimez pas les brocolis ! » m’assène-t-il d’un coup. Croyant à une bonne blague de potaches, je rétorque : « Je les déteste. » « N’aggravez pas votre cas ! » cingle-t-il. Je devine ses petits yeux rapetisser derrière les verres sombres. Devant mon air ahuri, il explique : « Je suis un membre de la Ligue des droits du légume, la LDL. Jamais entendu parler ? » « Oh si, un peu, mais moi, vous savez, tous ces trucs… » Il voit rouge. « Ces “trucs”, comme vous dites avec mépris, sont les remparts de la démocratie. Avec votre phrase abjecte, vous discriminez les brocolis. Pour un peu, vous demanderiez qu’on les chasse, qu’on ne les cultive plus, qu’ils soient bannis à jamais… » Croyant atténuer mon cas, je risque : « Vous savez, j’aime beaucoup les carottes ! » Il hurle : « Qui êtes-vous, Ballot, pour prendre celui-ci et jeter celui-là. C’est de la discrimination. Intolérable » « Mais… » Je tente de me défendre encore. Peine perdue. « Sachez, Ballot que je suis mandaté également par le CDB, le Comité de défense des brocolis, ainsi que par l’AAB, l’Association des amateurs de brocolis. Nous avons déposé une plainte contre vous pour crime de brocolophobie, harcèlement envers les amateurs de brocolis pour les amener à les détester, et utilisation des réseaux sociaux à des fins criminelles. »

Je reste bouche bée, le souffle court. Vous n’imaginez pas ce que cela fait de se réveiller bon citoyen le matin et de se coucher, le soir, criminel. Pas d’échappatoire. Le gars ne fait pas un geste ; on dirait un robot.

Je tente de comprendre : « On n’a plus le droit de dire “j’aime pas” : c’est ça ? » Sa réponse me crucifie : « Même les idiots l’avaient compris ! » m’assène-t-il avec un rictus qui dévoile une rangée de dents jaunâtres. Dans le désespoir, je tente une esquive : « Mais, y a pas de loi pour interdire de dire “j’aime pas” ! » Son rire aigre me transperce : « Erreur, Ballot, il y en a une. » « Ah oui ! Et depuis quand » osé-je. « Depuis hier », lâche-t-il, comme distraitement. À bout d’argument, bouche ouverte pour aspirer l’air salvateur, je lui pose une question idiote. « C’est quoi, cette loi ? » Je ne vois pas ses yeux, masqués par les lunettes, mais je les sens me transpercer comme pour une mise à mort dans l’arène, à la Cinque de la Tarde. De sa voix de fausset, tout en ricanant, il articule : « La loi Avia. »

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