Editoriaux - Politique - Société - 9 juillet 2019

Marlène Schiappa : d’un Grenelle l’autre

Elle aura donc son Grenelle. En quelque sorte une consécration. Elle, c’est Marlène Schiappa. Une façon, pour elle, d’entrer vivante dans la grande Histoire. Quelque part entre la Déclaration des droits de l’homme et l’abolition de la peine de mort. En septembre se tiendra donc un « Grenelle contre les violences conjugales ». Et gare à qui aura à en redire ou fera du mauvais esprit sur le sujet. Vous êtes contre, vous trouvez cette idée saugrenue, que ce n’est que de la com’ ? Alors, c’est que vous êtes pour les violences. Vous êtes, comme qui dirait, complice. Car on ne peut qu’être pour. C’est d’une simplicité biblique. Emmanuel Macron (ou Édouard Philippe) ouvrira le Grenelle. Édouard Philippe (ou Emmanuel Macron) le conclura. Le jeu de rôle est rodé.

Ce « Grenelle contre les violences conjugales » illustre parfaitement le glissement qui s’est opéré en moins d’un demi-siècle dans notre pays. En 1968, le Grenelle, c’était quoi ? À l’issue de négociations âpres, placées sous l’égide du gouvernement, partenaires sociaux (syndicats de salariés et patronaux) s’entendaient autour d’une table. Accords qui aboutissaient, concrètement et principalement, à des augmentations de salaires. Discussion âpres, disais-je : la légende veut, en effet, que Jacques Chirac, alors ministre des Affaires sociales de Pompidou, ait rencontré secrètement, dans une chambre de bonne, les responsables de la CGT, notamment son numéro deux de l’époque, Henri Krasucki, et qu’il se serait rendu à cette entrevue armé d’un revolver. Une époque d’hommes, comme certaines boissons, diront les machos indécrottables.

Les années passèrent. Plus d’argent et d’avantages sociaux à distribuer. Alors vint l’idée de distribuer de l’air. Il est vrai que certains n’en manquent pas et que, depuis 1968, il est devenu irrespirable en maints endroits, alors même que les usines ne cessent de fermer dans le pays : la France, terre de contrastes et de paradoxes ! D’où le « Grenelle de l’environnement », lancé par Nicolas Sarkozy en 2007 dans l’élan enthousiaste de sa toute fraîche élection, avec à la manœuvre Jean-Louis Borloo. Plus sérieusement, il s’agissait tout de même de lancer des projets concrets et de vaste envergure afin d’engager la France dans le développement durable. Que le bilan, douze ans après, soit plus que mitigé est une chose, mais on ne peut pas nier qu’il y avait une vision globale et que, désormais, la question environnementale ne peut plus être un chapitre annexe dans un programme présidentiel.

Et aujourd’hui ? Le social est ringard, daté, dépassé. L’environnemental est désormais religion d’État, même si quelques hérétiques ont, en quelque sorte, contesté ses dogmes sur les ronds-points l’an passé lorsqu’ils trouvèrent que la dîme était un peu lourde à supporter et qu’il n’y avait pas de raison qu’ils en assument la plus lourde part. Alors reste le sociétal. Le sociétal, c’est pratique. Budgétairement, ça ne coûte pas bien cher. Ça fait plaisir à un certain électorat. Et surtout, c’est irréversible et, donc, cela vous inscrit de facto dans la lignée des grandes avancées humanistes.

Bien évidemment, la lutte contre les violences conjugales est éminemment légitime. Mais il est un peu curieux de voir ce que, conjointement, un officier de police judiciaire, un juge d’instruction et une cour d’assises devraient être à même de traiter avec le puissant arsenal judiciaire existant en ce pays puisse être accaparé par un ministre et érigé en cause nationale. En 1968, on se réunissait rue de Grenelle pour régler les rapports sociaux dans le pays. En 2019, on organise un Grenelle pour régler les rapports au sein du couple. Moins de revolvers, plus de caméras. Bien, pas bien ? C’est ainsi. Chaque époque a ses priorités.

À lire aussi

Scènes de liesse et racisme ordinaire en France : on en parle ?

En ce soir de liesse, on a même vandalisé la statue du général de Gaulle à Évreux. …