Editoriaux - Politique - 18 mai 2019

Madame Loiseau m’a convaincu d’aller voter

En 1964, sur les bords du Danube, l’écrivain Christian Bernadac discutait, avec un vieux monsieur croisé au hasard, du limogeage récent de Krouchtchev : « C’est important, oui, pour la Hongrie, nous l’appelions “le boucher”, il avait envoyé les chars à Budapest […] le monde entier va enfin connaître la vérité sur la révolution. » Et Bernadac de rajouter, en introduction de l’ouvrage que cette rencontre lui inspira (L’Exécution de Budapest, publié en 1966) : « Mon vieux monsieur du Danube doit être déçu : pour les communistes, cette révolution est encore la contre-révolution anticommuniste, et les ouvriers qui ont affronté les chars, des fascistes. » Europe, de nos jours : décidément, ces incorrigibles Hongrois ne peuvent s’empêcher d’être encore et toujours les fascistes de quelqu’un…

France, de nos jours. Je vais commencer par une confession : depuis trop longtemps dégoûté, je ne regarde plus que très rarement des « débats » télévisuels, aussi n’eus-je vent que le lendemain du monumental coup de théâtre que Loiseau réserva à Le Pen fille dans le cadre d’un débat consacré aux européennes. Et si, dans « coup de théâtre », il y a « théâtre » (ou « coup », comme vous voulez…), cette fois-ci, le guignol antifasciste de service dépassa tellement la mesure d’un demi-siècle de tartufferie électorale (« Finalement, Madame Le Pen, vous m’avez convaincue, j’ai décidé de m’engager pour les européennes ») que je me précipitai aussi sec à la mairie dès le lendemain pour une inscription dare-dare sur les listes électorales.

Mon intention étant, d’une part, de déjouer l’abstention et, d’autre part, de signifier le 26 mai à Mme Loiseau, le plus profondément possible et bien au centre de l’urne, une colère non dénuée de fondement : depuis un certain Lionel Jospin au micro d’Alain Finkielkraut en 2007, nous savons, en effet, que « pendant toutes les années du mitterrandisme, nous n’avons jamais été face à une menace fasciste et donc tout antifascisme n’était que du théâtre ». Dieu sait que, depuis la disparition du grand homme, l’antifascisme, ce grand guignol toujours efficient, a fait salle comble à chaque échéance, obligeant même, une année, tout un peuple martyr (j’en ris encore) à se boucher le nez en concédant son bulletin présidentiel à Chirac, au moment, précisément, où Jospin passa à la trappe.

À noter, également – très intéressant, en dehors de l’Hexagone, de l’Italie ou de la Hongrie -, la brusque émergence, un peu « façon Macron », d’un parti souverainiste, euro-sceptique et anti-immigrationniste aux Pays-Bas (FvD, Forum voor Democratie), catapulté première force politique du pays à l’occasion des élections provinciales et sénatoriales de mars dernier avec, à sa tête, un certain Thierry Beaudet. Petite révolution, passée curieusement inaperçue en France, le nouveau premier parti des Pays-Bas a ainsi raflé treize sièges au Sénat, devant le VVD (droite libérale) du Premier ministre Rutte, qui n’en obtint que douze, rejetant au passage un peu plus à la marge le PVV de Geert Wilders. Puis ce retour sur la scène européenne de Nigel Farage…

Non, cette année, j’ai envie de me lâcher, de me faire plaisir, loin des calculs électoraux, et tant pis si je tombe dans un piège macronien ; une envie folle de braver l’interdit, au diable cette droite classique, qu’elle reste là où Mitterrand l’a cantonnée il y a trente ans, quitte à s’en faire greffer une bonne paire si elle veut un jour retrouver le courage de tendre une main ferme à sa droite… Si, avec ça, vous ne savez pas où ira ma voix…

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