Editoriaux - Politique - Réflexions - Société - 17 janvier 2020

Macron, ou l’art de la fracture

Le mouvement social, qui a débuté le 5 décembre de l’année dernière, n’en finit pas et a même dépassé les 42 jours : un record absolu dans notre histoire. Parce qu’à l’évidence, la suppression (provisoire) de l’âge pivot, dans l’instauration du régime de retraite universel par points, a divisé le front syndical, ceci provoquant des tensions entre la CFDT et l’UNSA, d’un côté, puis la CGT et SUD Rail de l’autre.
Quant au personnel hospitalier et aux avocats, sans oublier les enseignants dans une moindre mesure, les négociations avec les cabinets ministériels respectifs n’avancent franchement pas.

Comme si toutes ces contestations avaient été savamment calculées par le Président Macron. Comme si le grand remplacement des salariés avait été magnifiquement orchestré : les contrats à durée déterminée et autres vacations ayant été intronisés progressivement, depuis des décennies, pour mettre fin aux contrats à durée indéterminée et aux différents régimes spéciaux.

En l’occurrence, l’imposition de la fin du statut de la SNCF, dès 2018, a constitué une sorte de “crime originel”, et ce, sans oublier l’état de crise sociale perpétuelle qui s’est engagé en raison des manifestations des gilets jaunes, le tout suivi d’une répression policière féroce (29 mutilés répertoriés par le journaliste indépendant David Dufresne).

En définitive, le travail durable et profitable est en cours d’annihilation, ceci laissant entrevoir l’horizon du revenu universel si cher aux néolibéraux, ce dernier ne signifiant rien d’autre qu’une allocation chômage pour tous et pour toujours. Parce que « la  » conçue et par l’historien Emmanuel Todd et par le philosophe Marcel Gauchet n’a fait que s’accentuer. D’abord, la présidence Sarkozy (2007-2012) avait montré des signes avant-coureurs en la matière : sans prévoir le krach boursier de 2008, celle-ci avait introduit une conception très utilitariste de la vie sociale à l’aide du credo « travailler plus pour gagner plus », mais tout en adoptant une posture sécuritaire au nom d’une ligne libérale-conservatrice. Seulement, la souveraineté à la fois monétaire et budgétaire ayant été cédée à Bruxelles dès 1993, les délocalisations industrielles ne pouvaient qu’aller bon train.

Aujourd’hui, l’« uberisation » du salariat et l’« airbnbisation » de l’habitat se conjuguent d’autant plus aisément, là, il n’y a plus de politique possible, si ce n’est à travers un bla-bla permanent. Et, de cette lame de fond éminemment financiariste, Macron n’en représente pas tant le typique héritier que l’authentique zélé : l’ancien banquier d’affaires de chez Rothschild (de 2008 à 2012) sait parfaitement que le « tout business » ne signifie ni plus ni moins que le « tout boursier », les 49,2 milliards de dividendes obtenus récemment par les actionnaires du CAC 40 constituant une manne gigantesque qui passe volontiers sous le nez des Français dits « moyens ».

De fait, notre société civile n’aura jamais été aussi phagocytée par la démultiplication de « la main invisible » d’Adam Smith ainsi que par l’exponentielle « reproduction sociale » de Pierre Bourdieu. En outre, dans la mesure où la droite libérale et la gauche sociétale – même si cette dernière feint encore d’être sociale par opportunisme – lui sont acquises, Macron peut pérorer jusqu’à 2022, face à ce peuple enraciné culturellement puis déclassé socialement. À l’image des derniers des Mohicans, dans ce « nouveau monde » où tout est consommable et congédiable.

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