Culture - Editoriaux - Livres - Musique - 23 mars 2019

Livre : Tricatel universalis, de Bertrand Burgalat

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Il fut un temps, bien lointain, où les maisons de disques étaient dirigées par des musiciens – Eddie Barclay, par exemple, remarquable pianiste auquel on doit la bande originale de Bob le flambeur, l’un des meilleurs films de Jean-Pierre Melville. Ou, à défaut, par des passionnés de musique, tels les frères Nesuhi et Ahmet Ertegün, fondateurs du label Atlantic, qui lancèrent, entre autres (et excusez du peu), Ray Charles, Aretha Franklin, Wilson Pickett, Crosby, Stills and Nash.

Aujourd’hui, ce qui demeure de l’industrie du disque se trouve sous la houlette de diplômés d’écoles de commerce. Néanmoins, il existe encore des exceptions, française dans le cas qui nous occupe : Tricatel, honorable maison fondée en 1996, à laquelle Jean-Emmanuel Deluxe consacre un magnifique ouvrage, publié aux Éditions Cocorico ; ce qui ne saurait s’inventer. Là, en plus de deux cents pages richement illustrées, préfacées par Philippe Manœuvre, l’infatigable pèlerin du rock, se trouve retracée une odyssée artistique pas tout à fait comme les autres.

Il était donc une fois un musicien, Bertrand Burgalat, qui peinait à faire publier son travail. D’où l’idée de se débrouiller comme un grand, mais pas tout seul ; en effet, Tricatel, c’est, depuis le début, également une sorte d’amicale. Première sortie ? Un régal de pop acidulée, intitulé Valérie Lemercier chante. L’actrice chante même ce qui devient un petit tube, le charmant “Goûte mes frites” ! Puis, l’escapade Michel Houellebecq, avec l’album Présence humaine, dans lequel l’écrivain scande ses poèmes en une déconcertante tentative de rap mou. Continuant de creuser le sillon littéraire, Bertrand Burgalat fait ensuite chanter Ingrid Caven, la muse de Jean-Jacques Schuhl, prix Goncourt 2000.

Mais cet ouvrage s’attarde encore à l’hommage rendu par Tricatel à deux grands ancêtres : David Whitaker et André Popp, ayant tous deux l’honneur d’un disque rassemblant leurs œuvres majeures. Le premier, arrangeur hors pair, est l’un des princes du Swinging London, proche ami d’Andrew Loog Odham, le premier manager des Rolling Stones. Le second est un bricoleur de génie, ici défini comme “le pendant ludique des recherches de Pierre Schaeffer et Pierre Henry”. Oublié en France, il fait l’objet d’un culte étrange chez les rappeurs américains.

Tricatel, ce sont encore des artistes tels qu’April March, la plus française des chanteuses américaines, ou Count Indigo, soulman anglais aux très aristocratiques manières. Mais c’est aussi la production personnelle de Bertrand Burgalat, dont Boulevard Voltaire s’est souvent fait l’écho admiratif. Et là, c’est à se taper la tête contre les murs que de voir ses cinq albums continuer à ne rencontrer que des succès d’estime. Et pourtant, avec ces mélodies finement ciselées, ces somptueux arrangements de cordes, ces chœurs angéliques, nous sommes quelque part à cette mystérieuse croisée des chemins, entre Claude Debussy et Brian Wilson des Beach Boys, Maurice Ravel et Phil Spector, le plus wagnérien des producteurs rock and rolliens…

Aujourd’hui, avec des artistes tels que Chassol ou le collectif Catastrophe, Tricatel connaît enfin un début de reconnaissance du public, fût-il très, très, très branché. Bertrand Burgalat en tire-t-il un semblant d’aigreur ? Même pas. Surtout pas. Il continue son bonhomme de chemin, hors des modes et des coteries, s’obstinant à pratiquer un artisanat à l’ancienne. C’est une belle aventure française qui méritait bien un livre. Voilà qui est fait, et remarquablement bien fait.

PS : parmi les dernières sorties du label, il est aussi fortement conseillé de faire l’acquisition de Tricatel RSVP, de la sorte sous-titré : Composition instantanée et improvisation collective. Une semaine entière de jam session donnant lieu à un funk rebondissant aux accents parfois proches de ce que pourrait ou devrait être le rap français si, toutefois, nos amis se rappelaient qu’ils sont aussi, et à ce que l’ont dit… des musiciens.

Un lien pour écouter un chouette morceau : “Toutes les choses qu’on ne peut dire à personne”.

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