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Thierry Bouclier est un homme éclectique. Avocat de son état, il passe allègrement du droit fiscal, sa spécialité, au roman noir, de l’essai politique à la biographie et toujours avec un égal talent de prosateur. Dans le registre biographique, on lui doit celle de Tixier-Vignancour, devenue, depuis lors, une référence classique. Depuis quelques années il s’intéresse plus particulièrement à des auteurs qui sentent le soufre à plusieurs lieues à la ronde. On lui passera vraisemblablement A.D.G., l’autre grand môme de droite dont on aura oublié qu’il écrivit dans le défunt Minute tout comme dans le Rivarol des dernières grandes heures. Avec Alphonse de Châteaubriant et Pierre Drieu la Rochelle, sentons-nous déjà les langues fourchues de l’enfer nous lécher le visage… L’un et l’autre, au risque de leur vie, ont cru, au Grand Soir walpurgien du national-socialisme pour Châteaubriant, au socialisme éternel, hypostase d’un fascisme immense et rouge pour Drieu.

C’est tout le brio de Bouclier que d’avoir su s’affranchir des idées portées par ces deux collaborationnistes ultras pour n’en retenir et n’en analyser que les attitudes. , auquel on doit ce subtil distinguo, lui en saurait assurément gré. Ce dandy couvert de femmes – mais amant perpétuellement instable et insatisfait –, au regard droit et mélancolique – mais habité par d’insatiables pulsions suicidaires –, lui a inspiré une de ses plus belles biographies. Au-delà de l’empathie, il se dégage une réelle tendresse pour cet intellectuel perdu au milieu des ruines d’un idéal européen asservi à un collaborationnisme de plume, actif mais sans lendemain.

C’est tout le tragique de Drieu. Ayant connu le feu et la boue des tranchées, il ne sombrera pas pour autant dans un pacifisme candide auquel il opposera, avec une énergie proche du désespoir, sa vision pessimiste d’une France décadente qui ne pourra trouver son salut que dans l’Europe. Au lendemain des émeutes du 6 février 1934, il publie Socialisme fasciste, véritable manifeste où il dévoile sa définition anthropologique du fascisme : « La définition la plus profonde du fascisme , c’est celle-ci : c’est le mouvement qui va le plus franchement, le plus radicalement dans le sens de la grande révolution des mœurs, dans le sens de la restauration du corps – santé, dignité, plénitude, héroïsme –, dans le sens de la défense de l’homme contre la grande ville et contre la machine. » En somme, relève Bouclier, « Le courage. La discipline. L’esprit de sacrifice. L’énergie. La loyauté. La fidélité. Des vertus auxquelles Drieu la Rochelle aura tenté d’être fidèle jusqu’à son acte ultime. » Son suicide, le 15 mars 1945, alors qu’on s’affaire à le traîner au poteau d’exécution, est une de ces vertus en acte.

Fasciste parce que socialiste, Drieu n’en était pas moins un homme de lettres portant en bandoulière une haute conception de l’amitié. Ses œuvres majeures que sont Gilles, Le Feu follet, L’Homme à cheval (récemment réédité par les Éditions Pardès), Rêveuse Bourgeoisie, sans oublier son Journal (1939-1945) en témoignent. Sous les faux masques de ses personnages, est-ce toute une galerie de portraits connus défilant sous nos yeux. Car, dans la vie, Drieu les a tous fréquentés, aimés, haïs parfois, mais jamais oubliés : Louis Aragon, Jean Bernier, André Breton, Tristan Tzara, Gaston Bergery, Emmanuel Berl… Et surtout André Malraux, « l’aventurier toujours aimé » qui, par-delà sa mort, en 1959 déclarait à Frédéric Grover – autre biographe de Drieu : « Je ne me suis jamais senti en état de supériorité envers Drieu. C’est moi qui admirais Drieu. Je le considère encore comme un des êtres les plus nobles que j’aie rencontrés. »

Tragique, Drieu. Certes. Mais d’un tragique romanesque. Michel Mohrt s’en souviendra lorsqu’il le figurera sous les traits de l’idéaliste – tout le contraire de son anti-héros, Alain Monnier – au nom évocateur, Julien Maudire, dans son roman Mon royaume pour un cheval. En le faisant entrer dans la Pléiade, en 2012, la maison Gallimard a définitivement restauré l’homme sur son cheval…

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